Plaidoyer pour l’exécution capitale

(Illustration: « – J’aime l’odeur de la guillotine le matin au petit déjeuner… »)

Nous avons suivi avec intérêt l’entretien de Sputnik avec l’estimable Etienne Chouard, avec lequel nous partageons bon nombre d’idées mais essentiellement, celle qui consiste à penser que se définir de telle ou telle tendance politique n’impose ni le rejet des autres opinions, ni de prétendre jamais que nos convictions propres devraient s’imposer au reste de la population de manière absolue et indiscutable.

Pour le reste et ceux qui auront lu l’ensemble de nos articles politiques le savent assez, nous ne sommes a contrario de lui pas particulièrement démocrate et nous ne pensons pas que le Référendum d’Initiative Citoyen ou Populaire réglera la question de l’équilibre des formes ; à tout le moins, il nous semble qu’il marquerait dans l’évolution des cycles constitutionnels une accélération de la fin du régime oligarchique au profit du régime démocratique. Lequel, dans ses principes fondamentaux, ne nous semble pas en mesure d’instaurer la mixité des constitutions monarchique, aristocratique et démocratique telle qu’elle permet l’union véritable de la nation en Polis[1]. Mais a contrario, nous préférons cent fois la démocratie à l’oligarchie…

Le seul élément de lacune que nous pourrions relever dans sa démonstration politique porte sur la soumission, d’après lui, du Peuple à la Monarchie et à l’Église avant l’avènement de la Révolution française, et l’impossibilité aux ploutocrates de participer à l’élaboration des lois antérieurement à ladite Révolution. C’est oublier le rôle des parlements et droits coutumiers, de l’autorité latente des Pairs du Royaume qui n’étaient pas nécessairement issus de la noblesse. C’est oublier également l’organisation corporatiste des métiers.

La peine de mort, ce « chiffon rouge »

Nonobstant, il y a beaucoup à dire sur ces questions mais comme le titre du présent article l’indique, nous souhaitions avant tout réagir sur la position de Chouard à propos de la peine de mort, par trop entendue ci et là, et à la manière que les adversaires des Gilets Jaunes et de la Révolution en marche (contre cette prétendue « République en marche ») ont de porter cette question d’après la méthode du « chiffon rouge » critiquée à juste titre par Chouard.

Il y a en effet une schizophrénie manifeste à se prétendre républicain et démocrate, et à affirmer en même temps qu’accorder la possibilité à tous les citoyens de participer pleinement au processus législatif constitue une anomalie, un danger pour l’ordre républicain démocratique. Ceci étant, la question est aussi vielle que la Révolution de 1789 et déjà à l’époque, comme nous le rappelions ailleurs, les jacobins par la bouche de Robespierre n’étaient pas favorables à une participation trop directe du peuple à ces questions. Mais le XXIe siècle n’est pas le XVIIIe, et les évolutions technologiques et sociales permettraient sans doute aujourd’hui d’instruire les questions majeures par mode direct de participation, tout en évitant que la majorité ne soit « fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante domine trop souvent[2] ».

Les objections des abolitionnistes

Quoi qu’il en soit, il ne nous semble pas avoir lu nulle part quelque apologète de la peine de mort ou à tout le moins, quelque tribune qui eut le caractère complet et le souhait de convaincre par-delà les bas instincts des bien-fondés de cette peine, quand ses détracteurs ont le loisir souvent repris d’en référer aux discours de l’avocat le plus Badinter ou du génial Hugo. D’ailleurs, l’ensemble des arguments en défaveur de ladite « peine » de mort se retrouvent au sein des deux discours :

  • La vie humaine est sacrée, la société n’a pas le droit de l’ôter.
  • La peine de mort est une sentence archaïque et cruelle.
  • Elle ne compense pas le chagrin vécu par ceux qui ont été victimes du coupable auquel on applique cette sentence.
  • La détention à vie vaut bien la peine de mort.
  • En cas d’erreur judiciaire, la peine de mort constitue une injustice irréparable.
  • Argument subsidiaire (servi en son temps par Badinter, pour éteindre les objections qui faisaient mention de l’Occupation et de la Collaboration, et de la nécessité dans des cas extrêmes de recourir à l’exécution capitale) : en cas de péril national, la nation reviendrait de facto sur l’abolition dans le cadre d’un régime exceptionnel tendant à permettre l’exécution des traîtres pour question de Salut national.

Peine et châtiment

Avant que de nous efforcer de répondre à chacune de ces objections, il nous semble indispensable d’indiquer que réduire l’exécution capitale à une simple « peine », c’est déjà tronquer le débat. Elle est en réalité un châtiment, au même titre que la mutilation : c’est-à-dire que l’action commise ne peut être revue et est définitive. Or même, par rapport à la mutilation, l’exécution ne génère pas de peine puisque l’état de morbidité éteint certainement toute forme de sensation et de sentiment. Parler de peine de mort, c’est focaliser sur ce qui précède le châtiment – l’exécution à proprement parler -, et conditionner l’auditoire par empathie en le ramenant à la question : et si ça t’arrivait à toi ? C’est la méthode hugolienne du Dernier Jour d’un Condamné, ouvrage au sein duquel l’auteur omet bien de dire pour quelle raison le personnage a été condamné à mort… Ce qui aurait pour effet d’éconduire l’empathie sur deux chemins contradictoires : la peine du condamné et celle de ses victimes. De même, Laars Von Trier dans Dancer in the Dark minimise la culpabilité de la meurtrière en mêlant accidentalité et nécessité de l’homicide commis, afin de mener le spectateur à ne compatir que pour la condamnée. Avec de telles méthodes sophistiques, on parvient même à faire libérer les homicides condamnées à une peine de prison[3]

De quel côté sont les extrémistes ?

On indiquera également que l’extrémisme irrationnel sans cesse dénoncé dont feraient preuve ses « partisans » n’est en réalité que le fait des abolitionnistes dans la mesure où ce sont eux qui en font une question absolue, quand l’extrême majorité des mêmes abolitionnistes, face à l’exécution d’un Khaled Kelkal, d’un Mohammed Merah, des frères Kouachi, d’un Koulibali ou d’autres terroristes, n’a jamais pensé à réclamer un procès à l’encontre des policiers pour l’occasion. Tuer est parfois permis, hors question de légitime défense (sur laquelle les partisans comme les adversaires s’entendent généralement sur l’impunité de l’homicide en pareille situation), mais les abolitionnistes refusent d’inscrire dans la loi cette possibilité. Et pourtant – et cet argument devrait en faire réfléchir quelques-uns –, si la « peine » de mort avait été inscrite dans la loi, il est fort probable que les forces d’intervention auraient évité des tirs létaux et auraient cherché à neutraliser les terroristes sans les tuer, ce qui aurait permis l’instruction des coupables, un procès et un éclairage sans intermédiaire (informations délivrées par les ministères, les services secrets, avis de « spécialistes ») du fait terroriste. Ici et faute de législation cohérente, la société tout entière reste sur sa faim et on ne doit pas s’étonner que certains partent dans le sentiment de conspiration : parce qu’à défaut, il demeure un mystère qu’on ne résoudra jamais réellement, sauf à retrouver des documents propres à révéler ce que la parole du coupable aurait d’un éclair appris.

Les abolitionnistes pensent absolument, quand les défenseurs de l’exécution capitale pensent relativement et ne constituent pas un camp à proprement parler : des plus furieux aux plus modérés, il y a ceux qui défendent le châtiment pour toute forme de délit (très rarement), et les autres qui le réservent aux homicides, d’autres encore qui le limitent aux homicides volontaires, et d’autre encore aux homicides volontaires d’enfants ou de femmes ou de personnes vulnérables ; d’autres qui l’évoquent dans le cadre de la corruption politique… Peu de « partisans » de la « peine » de mort s’entendent sur sa limite, et c’est bien cette question qu’on évoque rarement.

Ceci étant posé, avançons quelques pistes de réflexion sur les objections abolitionnistes ci-avant rappelées ; non dans un souci de provocation, mais pour qu’un débat honnête puisse enfin s’ouvrir sur cette question, sans qu’il soit permis de diaboliser les uns ou de mépriser les autres comme étant de pauvres « fragiles ». Monsieur Chouard, qui assurait qu’il existait un nombre considérable d’arguments en faveur de l’abolition, sera peut-être en mesure de nous objecter quelque considération complémentaire qui nous permettrait de réviser notre jugement sur cette question. Un tel échange révélerait sans doute l’inanité du « chiffon rouge » et la capacité d’échange citoyen sur cette grave question.

La vie humaine est sacrée, la société n’a pas le droit de l’ôter

Concept hugolien par excellence, repris par les moins religieux, les moins catholiques détracteurs de l’exécution capitale. De manière ambiguë par certains, qui sont capables de considérer en même temps que l’euthanasie devrait être légalisée… Mais la cohérence de ces derniers tourne autour de cette notion de « peine » : ce qui fait peur à ces gens, c’est bien la peine. Celle de l’homme dans sa cellule attendant son heure prochaine et sachant qu’il va mourir, comme celle de l’agonisant qui souffre le martyr d’un cancer ou de la senescence. Pour ceux-là, puisque la peine est ce qu’ils rejettent, on fera seulement remarquer la relativité de leur raisonnement : seule une peine acceptable leur semble légitime, soit celle qu’ils supporteraient eux-mêmes et qui leur permettrait de « ne plus pécher »… Ils pensent qu’autrui a les mêmes limites qu’eux-mêmes, leur individualisme les retranche de la capacité rationnelle car ils sont devenus, par sentimentalisme homognostiques. Il ne perçoivent le monde qu’en fonction de la ressemblance de ce dernier à leur constitution propre, rejetant toute réalité qui leur est étrangère ou différente.

Pour l’homognostique, est sacré ce qui hors de lui est à sa ressemblance et lorsqu’en lui-même, le plus grand mal est la peine, toute peine devient dès lors sacrilège. Fondé sur ce « principe », donner la mort pour éteindre la peine est également juste que d’interdire celle-ci pour préserver de la peine.

Pour les plus conséquents, on dépasse néanmoins le cadre de la peine et on rejette avec la même certitude l’euthanasie et l’exécution capitale. Ceux-là oublient deux choses :

  • Si la vie humaine est sacrée, l’homicide est donc sacrilège.
  • La défense du sacré consiste à chaque niveau à protéger ce qu’il est : ainsi justifie-t-on l’homicide pour légitime défense au niveau individuel. Ainsi, dans l’ordre social, le pouvoir de mise à mort de l’homicide susceptible de reproduire son acte ou l’ayant perpétré dans le mépris de la sacralité de la vie humaine est somme toute légitime.

Somme toute, la « peine » de mort n’est pas contradictoire avec la défense de la vie humaine, elle est au contraire un impératif philosophique.

La peine de mort est une sentence archaïque et cruelle

Assez proche de l’argument précédent mais en version laïcisée. Le républicain laïque anticlérical, nourri aux mamelles des hussards et de leurs médiocres successeurs, abhorrant la notion de sacré, se réfugie dans l’évolutionnisme historique et dans l’argumentaire progressiste civilisationnel (servi par Jules Ferry pour lancer la colonisation républicaine) pour juger les siècles passés et présents à la convenance de sa petite personne qui est, évidemment, mieux que les gens d’antan et d’ailleurs car elle est née dans le Royaume du Bien.

Pourtant, rien ne justifie d’identifier l’exécution capitale à une sentence cruelle. Depuis des siècles, la question a porté justement sur la possibilité d’éteindre au maximum la souffrance des condamnés. Il y avait la lapidation, il y a eu la pendaison, puis la décapitation, pour laquelle le génie français a cherché à développer l’ingénierie qui permit l’action la plus rapide et la moins hasardeuse possible au travers de la guillotine. Aux États-Unis, on châtie par injection, commençant par endormir le coupable de sorte à ce qu’il ne sente rien.

En d’autres termes, l’exécution capitale peut être cruelle et archaïque, mais elle ne l’est pas nécessairement. Et même, on peut demander en quoi consiste la cruauté et si, au fond, la détention à vie n’est pas plus cruelle que l’exécution, privant l’Homme de sa liberté jusqu’à la mort quand dans le cas de l’exécution, la mort précède l’éventuelle liberté du condamné… Pour autant que la mort mène à autre chose. Dans tous les cas, quel sens est donné à la vie de celui qu’on incarcère jusqu’à la fin ? N’est-ce pas prendre le coupable pour le chien de La Fontaine qui préfère la vie à la liberté ?

Elle ne compense pas le chagrin vécu

Cet argument est contredit par les sociétés au sein desquelles l’exécution capitale est en vigueur. Face à un crime odieux, ladite exécution déclarée légale libère les individus du sentiment de vengeance et du sentiment – légitime – d’injustice : celui que j’aimais est mort, ses responsables vivent. En outre, aucune peine n’est en mesure de compenser les maux perpétrés par les causes autrefois dévolues à l’exécution capitale. Il n’y a guère que dans le cadre des affaires courantes de la justice qu’une amende ou une peine vienne atténuer le préjudice subi.

La détention à vie vaut bien la peine de mort

Nous avons déjà répondu ailleurs en plusieurs endroits : une peine ne vaut pas un châtiment, car elle est non seulement susceptible de varier, et que face à un préjudice impérieux ou incompensable, une sentence relative est nécessairement injuste.

En cas d’erreur judiciaire: la peine de mort, une injustice irréparable

L’erreur judiciaire ne justifie en aucun cas l’abolition de l’exécution capitale : elle impose cependant, et c’est en cela qu’elle constitue selon nous l’objection la plus constructive, que la restauration de la « peine » de mort soit définie par des cadres stricts, complets et visant à minimiser au maximum les cas de sentence distribuée arbitrairement.

En cas de péril national, la nation reviendrait de facto sur l’abolition

Comme évoqué précédemment : si l’exécution capitale connaît des cadres de justification, il n’est pas convenable de s’en remettre aux lois martiales et d’interdire à la Justice de se pratiquer clairement en tous temps que traverse la nation. C’est même de la part de Badinter une rouardise sans précédent : voici que pour pouvoir se défendre en cas d’invasion, il convient maintenant de démontrer le cadre d’invasion, que l’envahisseur et ses collaborateurs nationaux n’ont plus qu’à nier pour que les mesures d’urgence, jamais, ne soient prises. C’est d’ailleurs, étrangement, ce que l’on vit en France depuis trente ans.

Que s’ouvre le débat, mais l’empirisme le plus élémentaire permet au moins de réaliser que l’abolition de l’exécution capitale n’a en rien mis fin à l’injustice et que même, cette dernière semble s’être accrue depuis lors.

[1] Sur ces notions, nous renvoyons les lecteurs à quatre de nos articles précédents : ici, ici, ici et ici.

[2] Robespierre, cité dans notre article Où l’on doit rappeler que l’idée Nation ne vaut que si l’outil existe.

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/01/lettre-a-madame-jacqueline-sauvage_5363022_3232.html


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