Le cas Walter B

(Illustration: Le Rêve d’Icare)

Autour de l’affaire Benalla, on observe toute la candeur d’une part de la population qui découvre, à grand renfort d’indignation, le complexe de domination de la démocratie participative et l’inanité d’un Gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple », relançant l’espoir absurde d’une sixième « nouvelle » constitution qui établirait ainsi la Justice que la République s’efforce d’instaurer depuis trois siècles d’existence.

Ainsi, des pétitions fleurissent qui demandent la comparution du Chef de l’État[1], ou bien encore, sa démission[2], entre autres exigences du Peuple qui se croit souverain[3]… Sans doute ignore-t-on que si la Révolution ne sera pas télévisée[4], elle n’arrivera pas plus « en un seul clic » !

Brouille sur Twitter

Dans cette procession d’innocents, nous avons eu le loisir de nous « accrocher » avec un jeune idéaliste de cinquante ans[5], à qui nous avons promis de faire la publicité de son projet autant qu’il la mérite : le programme EJL ou Équilibre Justice Logique :

ejl_prez
https://programmeejl.files.wordpress.com/2018/07/journal-programme-ejl-090718.pdf

Bien que son promoteur ait fini, après s’être renseigné sur nos écrits et sur nos fréquentations de « gentleman hypocrite », par nous proposer de « tapisser notre salon » avec notre critique, nous tenons tout de même à faire ici une présentation de son œuvre insolite et rappeler à ses quelques partisans certains principes fondamentaux en vue de les élever, si Dieu leur prête raison, à des réflexions sur le politique autrement plus édifiantes qu’un fantasme programmatique qui a le loisir de permettre à son auteur d’avancer sur ses propres réflexions… Mais qui finira, sans trop hélas, dans les latrines de l’Histoire où finissent toutes les rêveries humaines.

Article de bonne foi

En préalable et pour couper court à d’éventuelles critiques pudibondes, on rappellera cette excellente réplique de cinéma : Judas avait d’excellentes fréquentations, et on ne comprend pas bien en quoi le fait d’échanger avec toutes sortes de gens ferait de nous un hypocrite. Notre blog rassemble l’ensemble de nos réflexions qui sont ici exposées avec la plus grande honnêteté et hormis une recette de cuisine qui ne nous semblait plus pertinente, nous n’avons jamais dépublié le moindre de nos articles, y compris ceux où des erreurs de jugement nous conduisaient à quelque erreur de pronostic.

Mais c’est tout l’intérêt que nous voyons dans l’élaboration d’un blog : exposer nos convictions les plus profondes, nous tromper, parfois, explorer les réactions et réagir nous-même afin d’enrichir notre vision du politique, de la politique et des hommes qui la font.

Parce que c’est notre prograaaaaaaamme !

Tel n’est pas le parti pris de notre idéaliste, Walter B., qui aurait gagné en profondeur, ce nous semble, à organiser ses idées non selon la forme d’un programme, mais dans le cadre d’un essai plus poussé sur les principes forts de l’idée de Gouvernement et sur ceux de fond qui articulent les notions de pouvoir, de peuple, de régime, de république, de constitution, etc. Mais n’est pas auteur qui veut, et on ne passe probablement pas du monde de la chansonnette et du karaoké à celui des idées aussi facilement qu’on le voudrait.

Citant Descartes en introduction de sa plaquette très « développement personnel » (on y reviendra), qui oscille entre vérités toutes faites et propositions chiffres à l’appui, entre démagogie et empirisme désincarné (le y’a qu’à, faut qu’on du « Café du Commerce » qui n’est pas raillé que par les « élites », mais par tous ceux qui creusent le réel et savent qu’à certains problèmes complexes, « des explications et des réponses simples » ne suffisent pas à éclairer « le bon peuple »), Walter B. aurait du poursuivre sa lecture du Discours de la Méthode, ne serait-ce qu’au bout de la phrase citée : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »… Ce à quoi le philosophe ajoutait : « car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en tout autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils n’en ont » !

En effet, le « bon sens » qui caractérise ou du moins, qui témoigne toujours d’après Descartes de « la puissance de bien juger, et distinguer le vrai du faux » égale en chaque individu, diffère cependant de l’un à l’autre dans l’acte : l’intuition, propre à chacun, de la vérité, grandit avec l’expérience et aucune pensée ne saurait s’appuyer sur le « bon sens » en tant que tel, mais doit viser au contraire à l’enrichir et lui permettre de se manifester sans lacune. C’est justement le propre de la démagogie que de flatter le « bon sens » d’un public ou d’un auditoire : n’écoute pas les gens qui prétendent t’enseigner, tu es apte par toi-même et sans effort à comprendre la vérité et sitôt qu’elle se dérobe à tes yeux, c’est qu’en face, on te ment !

Self Help

Cette vision tronquée du « bon peuple », bien éloignée de la vision rousseauiste ou robespierriste, trouve en fait ses origines dans la philosophie libérale protestante étudiée par Max Weber dans son Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme que nous conseillons à ceux qui ne l’auraient pas lu. Cette éthique est entrée en conjonction, avec la naissance et l’essor des États-Unis, avec une transcendance individualiste dont l’ouvrage Self-Help de Samuel Smiles paru en 1859 est en quelque sorte la consécration, fondant la culture du développement personnel qui structure, peu ou prou, l’éthique économique, politique et sociale du néolibéralisme.

Le développement personnel en politique, c’est à la fois une question de forme et une question de fond et dans le programme de Walter B., tout y est.

Sur la forme

Tête de gourou en costar que l’on croirait tout droit sortie de la fameuse banque d’images Shutterstock, principes généralistes dont on peut difficilement contester le caractère positif (Equilibre, Justice, Logique), syncrétisme idéologique mais rejet du caractère idéologique du discours, Walter B. est passé au grand magasin des partis et a fait ses petites emplettes. Il propose même, sur sa chaîne Youtube, un trombinoscope des personnes pressenties dans la future administration du Gouvernement EJL après 2022 :

trombi3

Ces personnalités, allant de Jean-Pierre Pernaud à Rama Yade, en passant par Julien Rochedy, Frédéric Taddei ou Pierre Jovanovic, auraient été (pré)sélectionnées par « la tribu des citoyens français d’#EJL2022 » … On ne sait combien est Walter B. dans sa tête, mais cela ressemble plutôt à une sélection individuelle, qui marque la déconstruction du personnage en termes de réalisme politique.

Reprenons la forme du programme ; on notait ci avant que Walter commençait en citant Descartes. Par la suite, il se cite régulièrement lui-même (on nous pardonnera la redondance) dans le cadre d’exergues autoportantes, à la manière… Des programmes des partis politiques qu’il dénonce :

programme macron

Aussi, Walter a beau jeu d’affirmer que « le programme et la démarche importent » mais que « son patronyme, lui, est parfaitement inutile », il se prend néanmoins à reprendre la forme individuée, incarnée des programmes politiques tels qu’ils ont déjà cours, qui ne sont jamais les programmes des hommes qui les incarnent mais ceux de leur parti associé, lequel détermine par voix démocratique celui qui en son sein sera le porte-voix : Walter, lui, est le représentant autoproclamé, le rédacteur intégral, qui s’engage à remettre les clés à celui qui portera sa voix. Il promet néanmoins le Salut à ceux qui le suivront… Las, n’est pas Christ qui veut. Il ne suffit pas d’avoir côtoyé « des jeunes de cités, des artistes, des petits patrons, des avocats, des magistrats, des syndicalistes, de riches hommes d’affaires, des ouvriers, des enseignants, des buralistes, des policiers, des infirmières » pour comprendre les besoins du « bon peuple » de France ; il ne suffit pas de suivre « de près l’évolution de la politique française et les parcours des différents hommes politiques qui se sont succédés » pour comprendre comment procède le politique. Loin de pouvoir entendre « le cœur des français » (ce qui, au passage, relève du médical), intégrer la logique électorale consiste avant tout à intégrer son fonctionnement.

En résumé, Walter est donc un homme dont on ignore le patronyme, souhaitant qu’on lui fasse confiance sur la base de son programme et sur cette base uniquement, admettant en être l’auteur intégral mais réfutant la nécessité de connaître l’homme. A la manière de Jésus qui ne faisait « qu’accomplir la volonté du Père », Walter ne fait qu’accomplir la volonté des français, au « bon sens » duquel il s’adresse pour mettre en place un programme qui sera, promis, « intransigeant avec les forts et bienveillant avec les fragiles », qui « ne reculera devant aucune pression de la rue ou de l’extérieur, respectera tout le monde mais n’aura peur de personne, restaurera l’Autorité de l’état et la souveraineté de la France »… Mais Walter, un programme n’agit pas !

béatitudes
Les Béatitudes selon Saint Walter, OPN.

Sur le fond

Passons outre le budget global farfelu, en fin de programme, qui prête à sourire (répartition des dépenses et recettes complètement arbitraire, champs sectoriels confus et sans lien aucun avec la réalité de cotisation et de répartition des dépenses publiques), passons également sur les délires de refonte européenne et sur les promesses désincarnées (« EJL en assumera la moindre virgule et démontrera devant n’importe qui que c’est faux »)… En fait, nous passons et nous laissons soin aux lecteurs de parcourir avec amusement ce gloubi-boulga droitard et putassier qui cherche, avec beaucoup de maladresse, à séduire les sympathisants des partis les plus représentatifs. Il n’y a rien. Il n’y a rien parce que Walter ignore tout du politique réel, des gens qui l’exercent, tant dans les gouvernements que dans les parlements, tant dans les régions que dans les communes. Il n’y a rien parce que Walter ne connaît rien du droit social et des actions syndicales hors champ des manifestations, ni du rôle fondamental de la représentation de ces derniers dans la défense des salariés des grands groupes comme des petites structures. Il n’y a rien parce que Walter pense qu’une amende de 500 euros pour les non votants fera chuter l’abstention à 5%, ignorant que l’abstention n’est pas tant un phénomène de paresse (le fameux « ils sont trop occupés à partir à la pêche ») qu’un phénomène politique sérieux[6].

Au fond, il n’y a rien parce que Walter ne connaît rien de l’Administration, de la Fonction, de la fondamentale complexité de l’interstructuration dynamique subétatique, paraétatique, surétatique et interétatique. Walter est un spectateur du politique qui, l’âge venant, se prend de tenter de faire de la politique mais qui, d’une prudente poltronnerie, essaie de « lancer un mouvement » dont il assume la paternité, mais ni la responsabilité, ni l’incarnation nécessaire qui impose de sortir de derrière son écran pour effectuer les démarches utiles à l’existence d’un parti, condition sine qua non s’il senvisage sérieusement de participer à une élection présidentielle ; puis pour tenter de convaincre des maires, des militants, jouer avec la Presse afin de faire parler de l’EJL, débattre avec des adversaires politiques… Revisitant ses clips musicaux et son espèce d’autobiographie, on comprend assez que son programme n’y survivrait pas et qu’au fond, cette tentative désespérée vise surtout à combler un vide de sérieux, un besoin d’honorabilité existentielle dont on ne saurait se moquer ; de son « programme », assurément, mais du semi anonyme Walter, certainement pas.

Il lui appartient de reprendre les choses dans le bon ordre et avec plus de maturité : avant que de passer à l’acte, dépasser le cadre de ses petites intuitions personnelles et se demander, au fond, pourquoi cette sensation de vide maintenant ? Est-ce la France qu’il veut sauver ou est-ce lui-même ? Si c’est la France, en son âme est conscience, il faut qu’il y aille complètement, dans les voies qui lui semblent fondées. Nous nous permettrons cependant de le mettre en garde : ce que révèle son programme et sa personnalité à fleur de peau, c’est son incapacité complète à faire parvenir quoi que ce soit par la voie républicaine électorale. Ce qui n’est pas un défaut en somme et même, dans certains, cas, la meilleure preuve d’un gage de sincérité et d’intégrité incompatible avec cet exercice-là d’accès au pouvoir.

Mais est-il nécessaire de l’avoir, ce pouvoir, pour influer sur les mœurs ou pour accomplir une existence honorable ? Des enfants meurent chaque jour, qui n’ont sauvé ni pays, ni peuple, ni rien, à part peut-être les quelques animaux que la vie les préparait à manger… Honneur à ces enfants.

Addendum du 20/08/2018: Droit de réponse de Walter B.

Suite à la publication de notre article le concernant, Walter B. nous a prié de bien vouloir publier son droit de réponse, ce que nous faisons bien volontiers avec un retard qu’il faut mettre sur le compte des vacances loin de la modernité.

Ayant échangé avec lui et reconnaissant son extrême sincérité, nous nous refusons à rebondir sur ce droit de réponse et cessons là toute polémique, lui souhaitant de réussir autant que nous ne craignons qu’il n’échoue.

Passons outre le ton satirique de notre article, qu’il garde à l’esprit le sens de la fable du petit oiseau dans l’excellent film Mon Nom est Personne et qu’il soit assuré de notre sympathie, malgré nos divergences de vues. Et qu’il n’était pas dans notre intention d’alimenter ses détracteurs, mais bien plutôt de le mettre en garde contre la dureté, la méchanceté et l’impitoyabilité en politique, qui rompent avec son caractère entier et loin de tout cynisme.

Bon courage à lui !

Le droit de réponse: reponse-a-article-nils-hebdo1

[1] https://www.change.org/p/emmanuel-macron-exprimez-vous-publiquement-sur-l-affaire-benalla-audiencemacron-commissionenquete/sign?utm_medium=email&utm_source=aa_sign_single_click&utm_campaign=385282&utm_content=&sfmc_tk=kIEbj07Pvf4Lbk1vuqmp776gh6JhLULjjqUYLSPfZftPvPRsMz%2f0%2fpfRod4FsHgf&j=385282&sfmc_sub=542970148&l=32_HTML&u=64725244&mid=7259815&jb=2930

[2] https://www.change.org/p/emmanuel-macron-benallagate-d%C3%A9mission-du-gouvernement-macron

[3] Rien que sur le site change.org, on relève une vingtaine d’occurrences de pétitions autour de l’affaire. « Macron doit s’exprimer ! », « Démission du Gouvernement Macron », « Pour une réforme du Statut du Président de la République », etc.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=qGaoXAwl9kw

[5] A ce point juvénile que nous avons pensé un moment qu’un jeune de vingt ans se faisait passer pour un vieux barbu… Mais parcourant les vidéos de la page Youtube Programme EJL, il est vraisemblable que Walter ait véritablement l’âge qu’il prétend avoir. Belle voix, idées saugrenues : on peut considérer qu’il est, en quelque sorte, un Francis Lalanne de droite.

[6] A la rigueur, Walter aurait pu proposer que les élections nationales ne se déroulent pas sur le temps libre, mais sur le temps de travail (congé élections supporté par l’employeur).  Mais la constitution d’un délit de non vote ne résoudrait en rien la question de la « non légitimité du Président », puisque l’abstentionnisme politique se changerait en « blanchisme politique ».

 


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