Où l’on explique pourquoi le libéralisme n’est en rien une philosophie économique, mais le cœur politique réel des gouvernements occidentaux (et de ceux d’ailleurs, sans doute)

« Aujourd’hui, les réseaux électroniques de transactions fonctionnent 24 heures sur 24 entre New York, Londres, Tokyo et Francfort, transformant la notion même de Bourse « nationale ». Des courtiers étrangers sont membres de Bourses domestiques. Notons que ce principe de remote members peut s’assimiler à des fusions implicites ; comme l’indique Ramos , un accord entre plusieurs Bourses permet à des acteurs extérieurs de partager un accès multiple, il y a alors fusion des activités sans qu’il y ait fusion des institutions. Par ce biais, les frontières sont déjà abolies.« 

C. KARYOTIS, La disparition des Bourses nationales

Le présent post reprend le fil déroulé au cours d’une série de précédents ; on a commencé par demander aux français qui auraient pu répondre à la question des sous-marins de lever le doigt, puis on a mis à disposition des outils de réflexion vis-à-vis du politique, différents des « montesquieuseries » ordinairement servies aux repas de l’âme des banquets républicains. Ensuite, on a redonné à la République ses lettres de noblesse, juste avant de rappeler que l’idée Nation ne vaut que si l’outil existe et de parachever notre exposé en vue d’une claire vision du politique, en exposant la réalité de l’Empire.  On a voulu, autant que faire se peut, décrire le lien qu’entretient le Gouvernement avec la Nature, d’une part, et avec un champ d’idée plus complexe d’autre part, que les notions d’Empire et d’Université laissent présager au travers de leur réalité fondamentale.

Sans entrer en contradiction l’un et l’autre, ces deux liens se confondent au contraire au sein même de l’exercice de raison, quand ce dernier ne se limite pas à la seule réflexion physique, au sens étymologique d’une part, et au sens plus circonscrit qu’a pu lui donner la modernité d’autre part. La réflexion physique, c’est l’enfermement de la pensée dans une considération de l’existence comme étant le produit des causes actuelles et des causes accidentelles, soumises les unes les autres au principe matériel : or, raisonner parfaitement permet d’entrevoir la limite de l’ordre physique et de considérer les causes actuelles et les causes accidentelles comme deux expressions inachevées, autrement dit imparfaites, des causae perennes.

Par exemple, si Polybe attribue à Lycurgue la paternité de la Constitution mixte, si Blythe rebondit quelques siècles plus tard et rappelle que ladite Constitution a été également étudiée, entre lui et Polybe, par Thomas d’Aquin, Ptolémée de Lucques et autres successeurs, si l’auteur de ces lignes rebondit à son tour sur Blythe et ses prédécesseurs, ce n’est pas pour actualiser son siècle à celui de Lycurgue, ni pour rétablir en France la constitution de Sparte, mais pour déduire des causes actuelles et antérieures un phénomène récurrent, non accidentel et à la source des sociétés humaines : une causa perennis, laquelle ne peut être saisie qu’à la condition de dépasser intellectuellement la mesure physique.

L’archiducat qui nous gouverne

Le politique et, en extension, la politique, ce n’est pas un salmigondis de sciences : il ne convient pas à l’organisation de la Polis d’être réduite à des considérations exclusivement pratiques, où il suffirait de dispenser aux hommes « du pain et des jeux » pour atteindre les cimes du gouvernement honorable. Voilà, pourtant, tout le champ de réflexion auquel on a réduit les comédiens qui font mine de gouverner la France, deux mille et dix-sept années après la naissance du fils de Dieu.

Avançons dans l’étude et penchons-nous sur les modes de propagande qui permettent l’empêchement du Régime nouveau et les motifs d’une telle situation ; situation que les hommes de bonne volonté ne doivent pas considérer comme durable, ce que les éléments qui suivront tenteront de démontrer également si possible.

En premier lieu, il convient d’indiquer que les archiducs du régime qui nous dominent ont une vision du genre humain qui leur impose deux degrés d’infusion et de diffusion idéologiques, l’un à destination du grand nombre, l’autre à destination des ministres pressentis comme étant aptes à exercer le pouvoir entre le grand nombre et l’ « archiducat ». Mais avant d’aborder ces deux degrés de propagande, il nous faut expliquer les fins auxquelles travaillent ceux qui font œuvre de maintenir les choses telles qu’elles sont.

L’État de Masse et l’archodynamique

Dépassant les cadres de l’archétype mental ou de la représentation situationniste, l’État de Masse établit le gouvernement volontaire de l’indéfinité numérique comme fondement d’identité sociale : ce mode de gouvernement détermine des conditions spécifiques de production, de finance, de communication et de toutes les formes de condition sociale, infusés selon la réalité de l’État de Masse via une domination « archodynamique » de la Polis par la philosophie de la Cour abordée dans un précédent post.

Prophète, tu ne nous éclaires guère… Dit ainsi, on a bien conscience que c’est un peu rebutant, mais c’est important d’être précis. En déroulé, voilà ce que révèle l’État de Masse : derrière le mythe démocratique repose une véritable stratégie de domination, qui consiste à dissimuler la réalité du pouvoir réel, du cœur réel de la domination sociale et que l’on nomme le principe archodynamique de la société. C’est-à-dire qu’en effet, les choses ne changent que « par le haut » et non « par le bas » : qui a le contrôle de l’État a le contrôle de la société et ce n’est pas dû à la situation spécifique française que l’on présente généralement sous les vocables de « colbertiste » ou de « centralisme jacobin ».

A la source

L’esprit de nos dominants réels est fondamentalement oligarchique : dès l’avènement de la Bourse de Londres (London Stock Exchange) en 1776 s’est opérée une révolution politique qui prend corps avec celle, britannique, racine des révolutions industrielles succédant, d’appropriation des moyens de production par le biais d’un exercice économique subtil. Augurant la cotation des entreprises avec l’éviction de Jacques II d’Angleterre par Frédéric-Armand de Schomberg, un groupe d’intérêts communs fonde en 1694 The Governor and Company of the Bank of England, future banque d’Angleterre, et devient le bastion d’une oligarchie financière qui impose au politique la logique de la « dette » : à savoir, que le gouvernement devient débiteur de ces gens-là et de leur logique, le déploiement notamment de la flotte anglaise devant tout à leur autorité spéculative, qui permet, avec succès, de conférer à la Royal Navy une force numéraire trois fois supérieure à la flotte française dès 1741.

Mais 1776, c’est l’année-phare d’un point de vue organisationnel de l’oppression nationale : héritière de la Jonathan’s Coffee-House, café fondé en 1680, la bourse fonde l’avènement de l’économie actionnariale comme arme de captation du politique par une oligarchie financière. Instaurée dans les cafés, cette oligarchie institue avec la Bourse un contrôle des potentialités nationales en termes de développement et de budget, prenant le contrôle du « nerf de la guerre » d’une façon tout à fait nouvelle et, reconnaissons-le, très intelligente, dans la mesure où la détention des capitaux agit comme protection juridique et physique de leur détenteur, d’une part, et assure une fongibilité de l’ « investissement » du capital d’autre part, en même temps que sa croissance spéculative. C’est-à-dire que dès lors, on peut enfin éviter le sort de Fouquet et articuler une domination financière de lèse-majesté sans être inquiété personnellement, d’une part, et que l’on est en mesure d’opérer la magie de remplir un coffre d’argent, même quand il n’y en a plus, d’autre part.

Bien sûr, il y a des précédents techniques. On peut citer la Compagnie des Indes Occidentales ou bien encore, le cas John Law (avec le succès qu’on lui connaît…), mais la Révolution financière britannique va de pair avec celle dite de la Glorieuse Révolution où l’Angleterre passe sous le règne de Guillaume d’Orange et avec lui, sous domination huguenote hollandaise et parlementaire. S’agissant des huguenots des Pays-Bas, rappelons qu’ils sont les fondateurs de la plus ancienne bourse du monde avec les première négociations d’actions augurées en 1602 avec la création de la Compagnie des Indes Orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie ou VOC). On observe cependant que pour les Pays-Bas comme pour la France, s’il est déjà permis de parler de capitalisme, il est en revanche plus difficile d’évoquer un pouvoir économique distinct de l’autorité régalienne : il apparaît même comme une stratégie de conquête, visant à augmenter la trésorerie face aux autres puissances de l’époque de la manière la plus fulgurante et la plus forte possible.

L’avènement du libéralisme ne peut aller de pair qu’avec un parlementarisme qui conteste en premier lieu l’autorité régalienne : on l’a vu pour la France et l’esprit de Cour[1], il en a été de même pour l’Angleterre, avec le soutien des huguenots. Or, la conquête de l’Angleterre par Guillaume d’Orange[2], conjointe à la création de la Bourse d’Angleterre, constitue le terreau d’une « société » nouvelle dont le pouvoir opère au-dessus des couronnes, et dont l’intérêt, pour sa survie, diffère des politiques nationales.

Extension du domaine de la Bourse

Mais 1776, c’est également l’année de la déclaration d’indépendance, Outre-Atlantique, d’un surgeon de révoltés britanniques qui rêvent aux mêmes rêves que ces « notables de café », et qui parviennent à leurs fins en 1783 avec les Traité de Paris puis Versailles, où la Grande-Bretagne reconnaît dans le premier l’indépendance des patriots du Nouveau-Monde et où la France et l’Espagne, dans le second, rejoignent cette dernière dans la reconnaissance.

Moins de dix ans après, le 17 mai 1792, quelques 24 agents de change new-yorkais (traders) signent l’Accord de Buttonwood (« l’accord du platane[3] ») et fondent la bourse de Wall-Street : parmi ceux-là, un certain John Bush qui pourrait faire le lien entre Richard Bush, premier membre connu de la famille devenue célèbre depuis sur le sol américain, et Samuel Prescott Bush, « industriel américain » considéré comme étant le « patriarche de la famille Bush » : John serait alors le grand-père de Samuel et la carrière industrielle, la capacité d’investissement donc, pourrait être un élément argumentant en faveur de cette filiation. Cette hypothèse n’est pas purement fortuite de la part de votre serviteur, car elle pose une question fondamentale : au fond, la reproduction du système « anglais »[4] amplifié, cette fois-ci, par une Constitution qui rejette purement et simplement la notion de couronne et que l’on identifie abusivement au principe républicain, ne révèle-t-il pas la conquête grandissante de la Cour sur les nations ?

Ezra Pound, à qui l’on peut bien reprocher son attachement au fascisme mussolinien sans pour autant admettre que ses écrits se résument à la justification de ce régime, rappelle cette anecdote historique qui ne manque pas d’intérêt : « Vingt-six ans plus tard, en 1776, les colonies américaines se soulevaient contre l’Angleterre. Elles étaient treize corps séparés, minés du dedans, mais favorisés par leur géographie et la discorde des Européens. Elles eurent beau vaincre l’ennemie éternelle, l’Angleterre, leur révolution fut trahie depuis l’intérieur. […]Les imperfections du système électif américain émergèrent lors de la fraude commise par les députés qui spéculaient sur les certificats de paie due émis par chaque colonie à l’intention de ses vétérans.

« Le truc en était simple et vieux comme le monde. Il consistait à varier la valeur de l’unité monétaire. Vingt-neuf députés de concert avec leurs amis achetèrent les certificats à 20 % de leur valeur nominale ; ensuite de quoi la nation, formant désormais une unité administrative, assuma la responsabilité de payer lesdits certificats au 100 % de leur valeur nominale.[5] »

Il s’agit là d’un fait authentiquement historique : le parlementarisme américain marche dès les origines de concert avec la spéculation boursière. L’exemple des Bush et d’autres responsables politiques américains, républicains ou démocrates, entérine cette réalité où le pouvoir prétendument dans les mains du peuple, émané du peuple et œuvrant pour lui, semble surtout voué à maintenir la colonne vertébrale, le véritable cœur de domination de la Cour et qui est celui de la structuration de l’économie autour de la Bourse, laquelle est l’élément concret, incarné, de ce que certains de ses adversaires ont par le suite dénoncé comme étant le Capital ou bien encore, de ce que l’on nomme le Marché. Plus de Bourse, plus de marché.

Le vrai visage du libéralisme

Ici est l’essence du libéralisme : la captation du giron économique par le système boursier, où l’économique correspond en fait à un dessein politique de contrôle de l’archè, de l’autorité de la Polis.  Nous avons évoqué en note l’influence de la franc-maçonnerie, mais aussi celle des huguenots et dans nos précédents posts, des protestantismes en général : il convient de l’affirmer ici clairement, l’archiducat, ce ne sont ni les protestants, ni les franc-maçons, ou bien encore les juifs ou les illuminatis… Et on ne précise pas la chose ici juste pour éviter l’anathème de « complotiste », dont on ne se soucie guère ! Il convient juste de faire remarquer que l’étude des modes d’influence ne doit pas précéder l’exposition des modes opératoires de la domination actuelle, qui s’explique par ce que l’on a déjà évoqué par ce terme de  « philosophie de la Cour », que l’on peut résumer ainsi :

  • Défense de toute reconquête de l’Archè par l’autorité légitime via l’invention du fascisme (la Cour ne craint rien de plus que cette reconquête et forcément, puisqu’elle y perdrait son hégémonie archodynamique. Ainsi, l’armée est sous contrôle et dès lors qu’elle est susceptible de revenir à un pouvoir régalien réel, accusation est faite d’une atteinte à « la liberté du Peuple ». Car en effet, le peuple est libre. lol),
  • Apologie de l’action anarchique au sens propre de cette locution, c’est-à-dire extérieure à l’archodynamique (les « mouvements citoyens », le « changement par le bas », le militantisme, l’associatif : en clair, cette fiction du « pouvoir du, par et pour le Peuple »).

L’État de Masse résultant justement de cette double stratégie conservatrice, instaurant une majorité passive ou pseudo-active et neutralisant les minorités éveillées par effet de diabolisation. Il en résulte que le principe archodynamique des sociétés occidentales modernes n’est certes plus dominé par des monarques, mais on s’illusionne dès lors que l’on croit qu’il appartient au bon peuple ou à ses « représentants » : d’Europe en Amérique, c’est la Bourse qui domine depuis quatre siècles et derrière elle, une oligarchie financière qui fait usage des foyers secrétaires (sectes, clubs, mouvements) en vue de recruter les hoplites de leur domination.

On peut bien rêver de démocratie tant qu’on veut, il n’y a rien de démocratique dans les régimes actuels.

[1]Où l’on parachève notre exposé en vue d’une claire vision du politique, en exposant la réalité de l’Empire

[2] A la suite d’une lettre adressée secrètement par sept notables anglais, appelés plus tard « les sept immortels »… Au sujet de ces derniers, C. KNIGHT et A. BUTLER affirment qu’il s’agissait « essentiellement d’aristocrates et au moins quatre d’entre eux furent des francs-maçons » (La clé d’Hiram revisitée : le plan du grand architecte de l’univers, Ed. Vega) ; il serait intéressant de pencher sur la personnalité de ces sept mystérieux personnages.

[3] En raison, dit-on, de l’arbre sous lequel se rassemblaient « les traders et spéculateurs » (Wikipédia)… Pourquoi pas ? Ou peut-être s’agit-il d’une signature symbolique, sait-on jamais. Toujours sur Wikipédia, on apprend que « Dans la mythologie grecque, le platane est un symbole de la régénération (l’écorce se régénérant par plaques) » et que l’arbre « aurait servi à construire le cheval de Troie »… Les signataires étaient peut-être, sait-on jamais, férus de mythologie grecque.

[4] Entre guillemets, car on a vu que ledit système n’est en rien une création nationale, mais plutôt et en essence, un principe politique antinational.

[5] E. Pound, Le Travail et l’Usure, p.5


2 réflexions sur “Où l’on explique pourquoi le libéralisme n’est en rien une philosophie économique, mais le cœur politique réel des gouvernements occidentaux (et de ceux d’ailleurs, sans doute)

  1. Excellent article parfaitement illustré !
    Toutefois, lorsque vous évoquez la naissance du capitalisme boursier dans les Pays-Bas huguenots au XVII ème siècle, vous devriez évoquer dans le même temps le fameux krach des tulipes qui éclata en 1637 et qui est, encore aujourd’hui, considéré comme la première bulle spéculative et la première crise boursière de l’Histoire.
    J’ajoute que vos références au grand Ezra Pound résonnent comme des évidences même si vous avez omis sa plus belle citation : « le capitalisme pue. »
    Dans l’attente du prochain billet, je vous salue bien bas.
    Continuez vos grandes œuvres.

    Fouduroy

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    1. Mon cher ami, un grand merci pour ces éléments complémentaires. J’ai toutefois fait l’impasse sur le fameux krach des tulipes, dont certains (dont moi) ont tendance à penser que c’est une exagération mackaysienne, reprise en école de commerce, afin de simplifier la réalité socio-historique de la bulle au travers d’un mythe retentissant. comparer 2008 à 1637, c’est une habile méthode de libéral pour dénier le caractère exceptionnel de la crise actuelle… Mais à l’étude, ça ne me semble pas comparable.

      A échanger sur ce sujet et sur d’autres dès que possible!

      Bien respectueusement,

      Votre serviteur

      Nils Leroy

      J'aime

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