Où l’on revient sur cette notion de matriochka sociale pour expliquer le malheur d’un peuple

Au terme d’un précédent post, nous évoquions cette notion de matriochka sociale aux fins d’expliquer la concordance politique au sein de la République parfaite entre la protopole, la micropole, et la mégapole[1]. Nous invitons au besoin nos lecteurs à se référer à ce précédent chapitre avant que d’aborder cette partie qui devrait plaire dans la mesure où, de portée plus psychologique, elle conviendra sans doute mieux à des mentalités modernes pour se situer dans le monde qui est le nôtre.

D’autant qu’à l’heure où nous écrivons ceci, la France est à quelques heures du second tour de  l’élection présidentielle et qu’une large majorité de ses citoyens traverse un grand désarroi et une sensation de devoir choisir entre la peste et le choléra. La question qu’illustre une telle situation est la suivante : pourquoi un tel désarroi généralisé ? Peut-on résumer la chose au déclin inéluctable d’une constitution défaillante et à la corruption des élites ? Le peuple lutte-t-il, malgré lui, contre l’ochlocratie ?

En fait, il serait pure sottise que de croire que le cycle des constitutions relatées par Polybe[2] se déroule dans la peine et le désarroi : l’évolution, éprouvée depuis l’Antiquité et même avant, de haut en bas et de bas en haut, n’est pas mue par le sentiment ou l’impression et ce n’est pas le malheur d’un peuple qui conduit la Polis. Il arrive souvent que « le peuple » consente, malgré un sentiment de contrainte et de nécessité, à accompagner le mouvement.

Comme on l’a déjà défini, d’ailleurs, la tête, l’Archè, le commandement est absolument distinct du peuple[3] ; une certaine ruse politique consiste à entretenir l’idée d’un lien entre l’un et l’autre, mais c’est dans l’intention, au sein de l’Archè, de terrasser quelque adversaire en usant du peuple comme foule et en exploitant ce dernier pour qu’il « renverse » l’ennemi au nom d’une souveraineté qu’on prétend être lui-même… Ce qui n’est jamais le cas.

Mais laissons la tête de côté et revenons-en au peuple : qu’est-ce qui crée la sensation de malheur généralisé ? Deux causes peuvent être invoquées : la misère et le désarroi.

La misère

On retiendra de Léon Bloy cette définition fondamentale : « la misère, c’est de manquer du nécessaire ». Quand une large majorité subit les déboires de la guerre ou de la famine, elle est en situation de mal-heur ; elle pleure souvent, subissant des morts régulières autour d’elle et de ses proches et elle aspire au bonheur. Dans un cadre restreint de misère, elle explique la raison pour laquelle les sages d’une Nation en viennent parfois à souhaiter pour leurs pairs quelque misère qui les conduirait à « ouvrir les yeux » et à souhaiter un changement que le confort actuel leur interdit d’envisager parce que, ayant trop à perdre et même, affranchis de la misère, ils renoncent souvent à réfléchir pleinement aux raisons fondamentales qui conduisent à la misère.

Le désarroi

Et quand, au sein de l’Archè, on se retrouve face à des autorités qui ont été en mesure de remédier à la misère en dirigeant celle-ci vers d’autres territoires, il reste encore une raison puissante, naturelle, à la source des malheurs d’un peuple et que l’on doit nommer le désarroi : étymologiquement,  c’est la « mise en désordre » de la condition individuelle qui subit un paradoxe social par un agencement défaillant de la matriochka. Car l’homme naît en Polis[4], et l’antipolis survient lorsque la domination politique ne parvient pas à chacun de maintenir en son sein la coexistence des différentes strates fondant l’équilibre de la macropole parfaite. Cet état de fait a cours dès lors que la Constitution mixte n’est pas instituée.

Au sein de la macropole, le citoyen vit trois conditions parallèlement : la condition prototypique (foyer, famille), microtypique (métier, collège) et macrotypique (constitution légale). Cette triplicité peut se dérouler en harmonie, dès lors qu’institutionnellement, l’organisation constitutive de ces trois échelons ne soit pas fondée sur un système contradictoire qui viendrait à frustrer l’une ou l’autre de ces conditions. Politiquement, nous l’avons dit, la constitution mixte est la solution favorable qui permet, au sein d’un équilibre entre Monarchie, Aristocratie (universitaire[5]) et Démocratie, à chaque individu de se situer et d’éviter le désarroi.

L’économie ou le dévoiement du politique

Mais au nom de l’économie, cette évidence politique est devenue aujourd’hui incompréhensible parce qu’une lutte au sein de l’Archè  entre les forces microtypiques et macrotypiques ont conduit à une destruction complète de l’aspect prototypique. Les métiers, les collèges ont été absorbés dans la lutte de classe et dans un projet de dictature du métier, tandis que la constitution légale est le terrain d’une guerre pour la dictature de la Loi entre détenteurs du Capital et promoteurs du Plan, deux formes de dévoiement politique de la question humaine au travers de l’idéologie économique.

La condition prototypique qui est, par nature, la plus sujette à l’éradication en ce qu’elle constitue le maillon faible, en nombre, de la Polis, est portant de loin la plus répandue. Dans les conflits actuels et à venir, elle est d’ailleurs la cause efficiente des troubles qui dépassent les camps micropolitiques et macropolitiques ; évidemment, puisque les phénomènes qui lui sont liés leurs sont parfaitement extérieurs. Ils nomment cela le « communautarisme », « l’association », « la secte ». Et ils cherchent un but fictif à ces phénomènes qui leur permettraient de pénétrer l’esprit, au travers de ce qu’ils connaissent et de ce qui les définit : quand le phénomène de désarroi protopolitique est basané, ils condamnent « l’islamisme » ; quand il se manifeste chez des blancs, ils condamnent le « populisme ». Toute réaction protopolitique aux dominations micropolitiques et macropolitiques est malmenée par toutes les formes de pensée occidentales, incapables de cerner cette réalité dont ils sentent à défaut qu’elle constitue leur talon d’Achille et qu’elle est le signe de leur impermanence.

On a promis de la psychologie…

Mais alors, qu’est-ce qui cause le désarroi en France ? Eh bien, c’est cette déconstruction du protopolitique qui fut, de la Révolution Française jusqu’à récemment, un tant soit peu respecté au travers du Code civil mais dont on s’est soucié de moins en moins ; et la dégénérescence du politique dans l’idéologie économique a conduit à l’ignorer complètement, jusqu’à ce que resurgisse la nécessité de prise en compte au fur et à mesure que les problèmes s’amoncellent à vouloir l’ignorer.

Le citoyen français vit trois réalités : la famille, la « société » et l’ « identité légale ». La « société », il la subit en ouvrant la porte de sa maison et en allant à l’école ou au travail ; l’ « identité légale », chaque jour qu’il use de sa carte d’identité, d’électeur, de crédit. L’harmonie –  et donc, l’antinomie du désarroi –  ne peut  advenir qu’au jour où ces trois conditions se fondent sur un ordre conjoint de réalité.

Le désarroi a cours parce qu’en l’état, la condition individuelle est hermétique à toute forme de division. Et c’est par rapport à cet état de fait que l’on peut qualifier la situation politique actuelle de « totalitaire », en ce sens où elle impose un tout à la condition individuelle, comme si elle lui était consubstantielle, alors que ce tout perpétue l’ignorance du lien entre l’unicité individuelle et l’unicité de la Polis. Avant nous, qui a évoqué cette identité protypique ? Relire d’un trait Pierre-Joseph Proudhon, il y a de bonnes intuitions.

[1] https://leregimenouveau.com/2016/08/16/ou-lon-redonne-a-la-republique-ses-lettres-de-noblesse/?iframe=true&theme_preview=true

[2] https://leregimenouveau.com/2016/08/16/ou-lon-tentera-de-redonner-aux-gens-des-outils-de-reflexion-vis-a-vis-du-politique-differents-des-montesquieuseries-ordinairement-servies-aux-repas-de-lame-des-banquet/?iframe=true&theme_preview=true

[3] https://leregimenouveau.com/2016/08/17/ou-lon-doit-rappeler-que-lidee-nation-ne-vaut-que-si-loutil-existe/?iframe=true&theme_preview=true

[4] https://leregimenouveau.com/2016/08/16/ou-lon-redonne-a-la-republique-ses-lettres-de-noblesse/?iframe=true&theme_preview=true

[5] https://leregimenouveau.com/2016/08/17/ou-lon-paracheve-notre-expose-en-vue-dune-claire-vision-du-politique-en-exposant-la-realite-de-lempire/?iframe=true&theme_preview=true


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