Une étude de forme pour un problème de forme – A propos de la vidéo MANIPULATION par la langue en POLITIQUE ? feat. USUL (version longue)

On a eu le loisir dernièrement de jeter un œil attentif à la vidéo citée en titre et qui entreprend de décrire les grands principes de manipulation du discours politique. A mi-chemin entre C’est pas sorcier et Les nouveaux chiens de garde, Fred-Linguisticae et Jamie-Usul s’amusent à analyser ce que l’on pourrait résumer à la nécessité de forme du discours politique.

Manipulation linguistique

Puisque la vidéo s’achève sur un résumé, sautons sur l’occasion :

usul_linguisticae_resume

Le discours politique serait un pur exercice de forme visant à convaincre et pour ce faire, s’attacherait à générer des illusiones (concept bourdeusien que nos sémillants auteurs omettent de décliner[1]) aux fins de créer une réalité autovalidatrice et une identité en adéquation avec l’idéologie défendue au sein de cette réalité fictionnelle.

En clair : les politiciens font plus que mentir, ils déploient une réalité mensongère (car fictionnelle) au sein de laquelle leur discours apparaît comme véritable, puisque la réalité étant admise comme vraie, la dialectique qu’ils développent s’en trouve validée. Mais lorsque le politique fait varier son discours au point de brouiller l’identité associée, il n’est plus convaincant. Ainsi explique-t-on l’échec de Jospin en 2002 et la montée du Front National depuis quelques années.

Combat de la forme… Par la forme

L’exposé des faits est à la fois convaincant et limité : sans doute, principe de l’arroseur arrosé, parce que nos deux auteurs sont coupables des mêmes revers qu’ils dénoncent. Sous couvert de science (sociologie, lexicologie), ils ont tendance à faire entrer la réalité dans des cases qui ne correspondent pas toujours à LA réalité : l’exemple le plus parlant sans doute, c’est celui des extraits choisis afin de démontrer les grandes tendances des différents courants, où sont allègrement mélangés des discours publics, d’universités de partis, d’auditions parlementaires, de conférences de presse ou de talk-shows. Comme si un homme politique adoptait le même discours, selon qu’il s’adresse à son électorat, au public en général ou à une commission d’Assemblée. Prétendre que le responsable politique est sans cesse dans le discours de forme et jamais dans celui de fond, c’est un peu trop lire de l’universitaire bobo et pas assez de Journal officiel.

Pour la sauvegarde du système

On ne saurait nous faire le grief de défendre le système républicain démocratique actuel, alors clarifions notre critique : ce qui pêche dans cette vidéo, c’est justement de prétendre que la République démocratique n’est pas le problème. Il y aurait eu une bonne époque qui intégrait la « légitimité de contradiction » et qui constituait la démocratie véritable et à présent, nous serions dans une époque où cette légitimité serait exclue qui serait l’ère « technocratique ». A la bonne heure. On peut ainsi prolonger la démonstration de notre premier post où l’on écrivait :

« Et la mégalomanie est telle à Numera que douter de sa légitimité, c’est douter de la France. Il a fallu trancher bien des têtes et des jeunesses pour faire admettre la banalité d’une telle névrose ; et parallèlement, délester l’Hydre de quelques unes de ses innombrables têtes, choisies en responsable des massacres perpétrés, pour que l’on pût dire : ce n’est pas la République, la fautive ! La Vendée ? Ces fous de Montagnards ! Les communards ? Ces enflés de Versaillais ! Verdun ? La folie des patriotes ! Vichy ? Le venin nationaliste ! La Bête fait, mais jamais n’est coupable… Magie de la mitose.[2] »

On sait donc maintenant que les dérives formalistes ne sont pas le fait même d’une République démocratique, qui fonde son exercice sur l’électoralisme et la nécessité de convaincre, mais celui de ces salauds de technocrates.

Nihil novi sub sole

Mais voyons, mes bons, où avez-vous jamais vu de démocratie qui accordât une « légitimité de contradiction »? Êtes-vous sérieux ? La seule contradiction permise a toujours été celle que l’on semble ici vouloir nous faire découvrir : celle de forme, autovalidatrice, des Encyclopédistes à Robespierre (l’encyclopédisme étant déjà, en soi, un « recours à l’expertise » qui ne date pas d’hier), de Robespierre à Gambetta, de Gambetta à Pétain, de Pétain à Sarkozy, de Sarkozy à Hollande. Avant la « dette » et la croissance », il y a eu « le progrès », la « liberté », l’ « égalité » (dont la réalité est peut-être plus douteuse, encore, que celle de la dette et de la croissance). La « gauche » et la « droite » a toujours été un théâtre qui veut faire croire que la dynamique de fond est celle du conservatisme ou du progressisme.

Des limites de la démonstration

Le discours de forme est consubstantiel à l’idéal démocratique, car il s’agit en premier lieu de convaincre pour gouverner. Nul besoin de lexicométrie pour comprendre que l’impératif électoral impose la démagogie, le sophisme, l’éristique ; mais si l’on voulait faire un usage convenable de la lexicométrie, il conviendrait comme rappelé auparavant de distinguer les lieux de discours. Par exemple, Baroin à 24 :40 fait usage d’un discours, certes technocratique, mais dans le cadre vraisemblable d’une audition ou d’un groupe de travail : il ne s’adresse pas à un électorat mais à des élus dont on doit au moins reconnaître qu’ils ne sont pas tous voués à tenir la tribune. Nous l’avons toujours dit, quel que soit le régime, il y a au sein des acteurs politiques des hommes qui agissent pour le bien public et dont le discours n’est pas insérable dans le champ d’étude bobourdieusien. Parfois, il faut causer technique. Et ce n’est pas là pour épater la galerie.

Dernière faute dialectique de poids (après on lâchera tout de même quelques compliments) : arguer que la Loi naturelle a servi la cause de l’eugénisme pour contester l’honnêteté de ceux qui avancent le fait, effectivement indémontable, que la naissance procède du coït d’un homme et d’une femme dans la nature… C’est vraiment une démonstration de forme ! On a frôlé l’ad hitlerum

Mais bon, ce n’est pas si mal

Ceci étant et puisqu’on a promis des compliments, saluons la qualité de forme de cette critique de forme, très agréable à visionner et qui, faute d’aboutir à une critique de fond, peut être tout de même adressée à nos amis et proches en guise d’initiation à la mystification du discours politique républicain, et à son uniformisation tous partis confondus qui tend à démontrer, de fait, la conquête achevée de la République française par le libéralisme américain.

Enfin, à ceux de nos amis et proches qui s’illusionnent encore dans l’efficience de l’électoralisme démocratique.

Le lien vers la version courte

En commentaire de la vidéo Youtube, on peut trouver l’accès aux liens vers la version longue.

[1] Les auteurs nous signalent en erratum qu’ils auraient fait un mauvais usage de l’illusio; en même temps, la définition qu’en donne Bourdieu peut facilement prêter à confusion: « le rapport enchanté à un jeu qui est le produit d’un rapport de complicité ontologique  entre les structures mentales et les structures objectives de l’espace social » (Bourdieu P., « Un acte désinteressé est-il possible ? », Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 151.)… Voilà, voilà.

[2] https://leregimenouveau.com/2016/08/16/ou-lon-commence-par-demander-aux-francais-qui-auraient-pu-repondre-a-la-question-des-sous-marins-de-lever-le-doigt/


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