Où l’on parachève notre exposé en vue d’une claire vision du politique, en exposant la réalité de l’Empire

(Photographie: Manu vu de face)

« In medio plateau ejus, et ex utraque parte fluminis, lignum vitae, afferens fructus duodecim per menses singulos, redens fructum suum et folia ligni ad sanitatem gentium » (Ap, XXII, 2)

De son visage manifeste, l’Empire scandalise l’élévation de l’Homme ; il est la prétention de l’abrogation du « Nec Plus Ultra », la confusion du genre, le genre pris comme absolu politique, genre envisagé comme la réalité numérique du Tout intelligible, compréhensible intellectuellement, du Tout manifeste, du Tout crédible visiblement.

De son visage manifeste, l’Empire est un dominateur tyrannique ; tyrannique car illégitime en créant sa propre loi, mais une loi qui, étant fondée sur l’abrogation du « Nec Plus Ultra », est nécessairement antinomique du régime naturel. Crachat à la gueule du vivant, crachat dans le Sang, l’Empire méprise le Sang, l’Empire méprise la Naissance car il ne naît pas lui-même. La preuve de la Nation réside dans la tension, celle de l’Empire, dans la tendance. L’Empire est une tension obsessionnelle, tautologique : c’est la tension en soi. C’est l’irrationnelle tension, c’est le vers sans destination, le sujet de relation « in suis » c’est-à-dire, la relation pour la relation ou, pour parler vraiment et éternellement, « le fait de relation » pour lui-même, l’Ordre Établi. L’Empire attire à soi non parce qu’il est attirant mais parce qu’il est, de tous temps, le phénomène, le principe d’attraction.

L’Empire éternel

On a dit que la preuve de la Nation réside dans la tension : c’est ce que nous avons établi dans nos précédents chapitres. En ces temps de doutes vis-à-vis du national, on a voulu rappeler que, d’une part, la Nation était un signifiant historique avant que d’être un signifiant géographique et d’autre part, que ce signifiant temporel était lui-même établi par la question de la fin, un principe transhistorique d’identité du Tout à ses Parties. Plus cette tension se manifeste, plus elle a d’emprise sur la course du monde au point, parfois, d’être dégagée de toute interactivité logique avec la condition générique qu’elle est censée diriger.

Comme de coutume, le vulgaire ne connaît des choses que ce qu’il peut en voir ; il n’y a d’Empire que la cause manifeste qui tend à s’affirmer comme étant la législation totale, et qui semble réussir à s’imposer comme telle. Aujourd’hui, l’Empire Américain ; hier les Empires Français, Germanique, Anglais ; avant-hier Rome, Egypte, hier et demain, Chine… Mais par-delà les images, au-dessus du temps, intérieurement dans chaque peuple, principe et fin de toute couronne, de toute autorité, de toute puissance, de toute souveraineté, de toutes les Polis de la Terre, il y a l’Empire Éternel. En dépit des apparences, cet Empire incarné par une cause manifeste n’est jamais une instauration, mais une consécration.

Aujourd’hui, regard tourné vers l’Ouest ; le Manu védique, exprimé avec une certaine précision – et dans un monde de crise, une précision certaine – par Guénon, apparait comme une image du sujet évoqué. Manu, pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, c’est le Législateur, le Faiseur des Lois qui confère au Monde, à chaque Epoque, sa capacité à mener l’Univers vers sa Fin. Si Manu légifère, c’est que Manu règle. Manu fait que, par delà raison et volonté, chaque Epoque qui n’est qu’un temps, vit ou subit – c’est selon –, son unité par un effet de synthèse que personne ne fait, mais que tout le monde vit. Même au cours des « heures sombres » (Kali Yuga), Manu légifère car Il connaît la Fin, même aux temps où tout semble en défaveur de la Justice et des Justes, Manu légifère et les Justes que l’on égorge, que l’on trucide, que l’on donne en nourriture aux fauves le savent et sont justifiés par ce fait ; au cours des heures sombres, Manu ne permet pas le meurtre des Justes. Les Justes savent qu’ils doivent mourir afin de permettre à l’Univers d’aller là où il doit aller. Faites d’Or ou de Plomb, les secondes se succèdent imperturbablement d’un Empire à un autre, et donnent parfois à cette réalité l’apparence manichéenne d’un Monde qui court du Bien au Mal avec la constance d’un métronome.

Mais cette prime apparence est une illusion ; c’est la morale de viande qui domine l’ensemble. C’est l’individu qui réduit la réalité à son expérience propre. C’est l’univers du « petit bien » et du « petit mal », c’est l’univers de la petite morale.

L’Empire,  c’est avant tout l’Epoque ; considérant l’Epoque comme temps signifié, on peut et on doit conclure qu’il y a toujours eu un Empire. Il est, nous l’avons dit, le principe d’attraction, le point purement mathématique qui se situe par-delà le « nec plus ultra », le Transpole, l’au-delà de la Polis. Il est, sans doute, la notion la moins entendue, la moins comprise ici-bas par les gens de ce temps. Mais n’étant intelligible qu’à ceux qui, au préalable, ont été en mesure de comprendre complètement ce que l’on nomme le politique, et cette compréhension étant souvent empêchée par divers motifs préalablement évoqués, on comprendra aisément que toute cette misère intellectuelle procède de la logique de l’escalier, ici « Escalier de la Connaissance », sur lequel s’est acharnée une certaine Confrérie qui, le détériorant au cours des siècles derniers, a rendu l’accès au sommet de la tour de la Sagesse périlleux.

Non, l’Empire n’est pas un régime ; un absolu politique très véritablement mais qui le démarque de la fondamentale hégémonique qui semble être à chaque fois ce à quoi on le rattache manifestement. On ne fait pas l’Empire, c’est lui qui fait.

Avec l’accomplissement des nations, l’Empire Nouveau vient. Celles qui jusqu’à présent arpentaient leur Histoire à tâtons sont en passe de voir enfin. Il n’y a plus qu’un pas à faire avant que le rassemblement ne s’engage irrémédiablement, glorieusement, tel un feu embrasant toute la forêt, au détriment de la folie moderne qui n’y survivra pas.

Il faut prophétiser avant que cela n’arrive, parce que ce changement-là se fera dans une douleur telle qu’un grand nombre peinera à lui donner un sens. L’équilibre branlant de ce qu’aucuns considèrent comme l’hégémonie actuelle et, faute de définition, qu’ils caractérisent comme étant le fait d’un impérialisme notoire discréditant la notion d’Empire même, n’est que le simulacre d’un rapport mal compris entre les nations.

Quelle infamie, au fond, de prétendre à un Empire manifeste. Mais cela fait causer, et cela arrange tout le monde : les adversaires, qui y trouvent un ennemi concret, intelligible dans leur façon de penser ; et le pseudo-empire, qui voudrait bien être Empire, finalement, plutôt que cet amas de circonstances puant la mort, tant aucun principe ne le soutient. Partant de là, c’est ce qui explique la Guerre qu’engage ce cadavre contre la raison au nom de la Raison, contre le Symbole au nom des idoles ; il aime la richesse et la victoire sur le faible, parce que ces choses lui donnent la sensation que le parfum de morgue qui se dégage de l’ordre branlant qui le soutient, est une odeur de vie, de fermentation, d’une macération de chrysalide de laquelle il finira par sortir, rutilant de l’or qu’il amasse et couvert de la gloire qu’augurent ses actuelles victoires. C’est ce vaincu devant l’Eternel que nous avons décrit dans les premières pages de ce chapitre : l’Empire manifeste, la tension obsessionnelle, tautologique, l’Empire d’une erreur qui ne survit que grâce au mensonge. Empire craignant l’Empire véritable et Eternel, prônant un « Choc des Civilisations » quand ces dernières, en fait, conjuguent à naître enfin en un monde où lui sera mort.

Objections ordinaires

« Tu déraisonnes, prophète ! » s’exclament alors le philosophe et l’historien. « Cette idée que tu veux éternelle est un fait ; et si nous t’avons bien lu, tu dois convenir que le fait ne fait pas en tant que fait. Or, combien d’Empires comptes-tu avant celui de Rome ? Combien de césars avant César ? Les bottes s’enchaînent et se succèdent, d’une Weltanschauung à l’autre, mais c’est la force visible qui fait l’Empire ! Lui qui inspire l’Occident dans son hégémonie, depuis son origine, l’Aigle comme fanion et le Général comme prince. Par similarité, on a donné le nom d’Empire à d’autres formes d’ « hyperpoles », quand le glaive était dans les mains d’un régime qui en absorbait plusieurs en son sein. L’Empire est la consécration de l’indéfinité numérale uniformisée, l’Empire, c’est l’unité contrainte par la force ; l’Empire, c’est la muselière, c’est encore une grande nation, peut-être même, LA Grande Nation qui fait peur aux petites, le Surordre combinatoire qui vient encore avilir les peuples lorsque ceux-ci sont en passe de s’affranchir du joug national. L’Empire est dans les murs de la Polis, l’Empire est politique absolument. De l’Imperium Romanum à l’Empire Américain, en passant par le Saint et Germanique ou par celui du Reich, voilà tout ce qu’il est : une conquête de Terre, une réalité inscrite et contingente, visible et armée… »

Taisez-vous donc, fils de rien. Procul hic. De ces chimères, il faut s’éloigner si l’on veut entendre ; l’Empire n’est pas un régime. Intellectuellement, c’est une intuition. Loin d’être un concept, il est le principe de vision pure, d’intelligence humaine parfaite ; à la fois démiurge de la Weltanschauung, il est également son terme et son au-delà. Qui voit l’Empire ne voit plus comme les siens. Qui voit, ne craint plus de domination quelconque et ne s’en laisse plus raconter sur la conduite des peuples.

Restaurer l’Université: le vrai sens de l’aristocratie

Comme l’Homme, voué métaphysiquement à l’Unité, la Nation véritable n’est en mesure de conduire à la génération de la Polis universelle que lorsqu’elle incarne en son sein, une institution qui révèle et qui entretient le rapport à l’universel de son unité métaphysique. Cette institution, tournée vers l’Un, c’est, littéralement, l’Université et c’est elle, le corps de l’Empire Véritable. Cet Empire-là n’est pas un Glaive, c’est un Livre et cette institution qui doit venir ou revenir, c’est selon le degré de connaissance qu’on en a, n’existe pas ou plus malgré les apparences. L’Université véritable est plus qu’une école; nous indiquions précédemment que cette notion est fondamentale dans la perspective d’une politique accomplie, ajoutant, en note, que la perspective universitaire a un visage autrement plus vaste que la façon dont on l’envisage aujourd’hui, et nous devons maintenant aborder ce visage plus complètement. Rappelons avant toute chose qu’elle constitue, en complément, l’une des trois institutions nécessaires à l’établissement d’une politique littéralement salutaire pour le devenir français, avec les fonctions régalienne et républicaine.

La fonction régalienne est celle qui, des trois figures du Régime Nouveau, impose le moins de description dans la mesure où le politique, au sens moderne, semble être réduit à cet aspect des choses et ignorer complètement le reste ; par montesquieuserie, d’une part, mais aussi parce que les institutions universitaire et républicaine, complémentaires à l’institution régalienne, sont généralement comprises comme étant d’un autre ordre. Ce qui est vrai, dans une certaine mesure, et tant que l’on ne vient pas dresser une hiérarchie quelconque entre les trois institutions, est également d’une fausseté tragique lorsque l’on en vient à considérer l’institution régalienne comme seul acteur politique national.

Ce que nous nommons l’institution régalienne réfère, bien évidement, à ce que nous avons précédemment établi comme l’un des trois régimes vertueux décrit par Polybe, et qui est la Monarchie. Rex c’est, dans l’idéal, le Roi incarné, mais par extension et intrinsèquement au principe, la fonction opérationnelle qui dirige légalement. Napoléon, qui fut Général et Empereur, incarna cette fonction ; la mission du Président dans l’actuelle république ne fait rien d’autre que perpétrer le masque de ce principe qui, à tel point soudé à la Personne, ne survivrait guère en demeurant une Assemblée : toutefois dans un cas ou dans l’autre, n’allons pas faire d’un Général ou d’un Empereur des roitelets. On a pas toujours le moyen de discerner une monarchie d’une tyrannie, mais gageons ici qu’il n’est nul besoin d’un Théron pour établir que cette fonction opérationnelle qui dirige légalement vire à la tyrannie, dès l’instant où elle apparaît comme la seule autorité politique, exclusivement.

Pas de bonne constitution sans roi

Semper rex erit, aut tyrannus : toujours, vous aurez un roi ou, à défaut, un tyran. La puérile vision de l’anarchiste de pacotille, qui fait le souhait d’un monde sans Souverain, est non seulement absurde mais aussi ridicule ; mais encore, elle vire au tragique, puisqu’elle finit toujours par servir les intérêts de Seth qui, pour réaliser son fratricide et gouverner en place d’Osiris, excite chez ceux-là la haine du principe monarchique et les conduit à devenir les véhicules de la tyrannie, en les faisant débiter le corps du monarque.

Il n’y a pas ici de meilleur exemple que celui de la Révolution Française. Ce coup d’Etat fut perpétré par cette partie déliquescente du régime, que l’on nomme l’administration et qui représente, nous le verrons, la part institutionnelle qui incombe à la République éternelle ; rassemblant les trois parts au sein de la part régalienne, et l’administration et ce qui incombe ordinairement – naturellement – à l’Université, ses auteurs établirent une institution ontologiquement tyrannique. Il faut être aveugle pour s’émouvoir de ce que la Révolution aurait été « détournée » de ses vues initiales et vertueuses, au nom de quoi elle aurait finalement servi « l’ordre des égoïstes » au détriment de « l’ordre d’égalité »[1] pour des motifs d’appropriation tactique d’un système politique de perfection. Mais ils tâtonneront jusqu’au Jour du Jugement, les babouvistes, les robespierristes, les marxistes, les socialistes et tous ces « perfectionnistes » qui s’obstinent à croire que l’échec de la cause finale, i.e. la Société Egalitaire, est dû à tel ou tel intérêt contradictoire, qu’un ordre constitutionnellement établi finirait par mettre à bas, un ordre dans la lignée du premier élan de ceux qui ne seraient sortis « que par la force des baillonettes » ; perpétrant l’erreur initiale, ils creusent le sillon, maintenant plus profond qu’une tombe, du berceau de la tyrannie.

La Curia Regis

Pourquoi ? On doit se pencher sur les origines réelles de l’Assemblée Nationale, qui est l’essence de la République Française, et qui n’est pas de l’ordre d’une aristocratie élective comme se la figurait Robespierre. Ce qui la précède, constitutivement, est une émanation du pôle monarchique : l’oligarchie parlementariste, que l’on nomme ici l’Assemblée Nationale, est une dégénérescence de la Cour… Attention ici au sens des mots : il y a la Cour contemporaine de l’Assemblée Nationale naissante, et il y a l’institution pluriséculaire, la Curia Regis : c’est de cette seconde qu’émane la Porcherie Nationale et dont nous devons tracer ici un historique succinct pour mieux nous faire entendre.

Comme indiqué dans notre précédent chapitre, les origines de la monarchie française sont inscrites dans l’archétype franc traditionnel. Avant même que ce dernier ne fut rédigé sous forme de codex – que l’on nomme la Loi Salique –, cet archétype dépassait le simple cadre institutionnel et définissait le gouvernement selon des normes constitutionnelles presque absolument monarchiques. Mais un peu comme de l’eau dans du vin, la romanisation de l’archétype franc fut à l’origine d’une sorte de « démonarchisation » du système établi .

Ce qui a donné naissance aux francs – hardi, prophète –, c’est même sans doute cette romanisation car en effet, pour ce qui la précède, nous ne récoltons que des connaissances éparses au sein desquelles une unité civilisationnelle est sans doute à remettre en cause. La recherche historique n’a jamais révélé que les complications militaires d’un ensemble de peuples ligués contre Rome à une certaine époque. Antérieurement à la combinaison des sociétés politiques romaine et salienne en une somme cohérente, ce que l’on nomme « les francs » n’a pas de réalité en soi ; on peine à dire si Brutères, Chatuères, Chamaves et Tongres, peuples ainsi nommés, l’étaient par eux-mêmes ou par l’administration romaine qui les combattait et au récit de laquelle on accrédite une réalité « franque » antérieurement à son existence véritable.

Cette période pré-franque – et donc : non franque – voit ces peuples avancer au sein d’une ligue en direction de la Polis qui doit venir, mais n’a de consistance effective que dès lors que, franchissant le Rhin, la combinaison romano-salienne prend effet et donne le jour à une société spécifique.  La  Gesta Regum Francorum dresse la légende du peuple franc venu de Troie ;  il faut se souvenir de ce que l’on a écrit au précédent chapitre et comprendre l’intention de cette légende, et ne pas la rejeter vulgairement comme le font les exégètes modernes. Frédégaire (ou qui que ce soit d’autre demeuré anonyme) avait saisi l’essentiel en relatant la chose de cette façon : les francs n’ont de consistance ethnique que dès lors que leur Polis s’élève aux principes de Rome.

Tout cela est parfaitement vrai, sans contrevenir à l’enquête historique moderne et à l’argumentaire de ceux qui viendraient prétendre que cette version des choses n’est pas « objective » : ceux-là se comporteraient comme ce médecin à qui l’orphelin, venant de découvrir qu’il en est un, demanderait : « d’où je viens ? », lui répondrait : « de la rencontre d’un gamète mâle et d’un gamète femelle » et enchaînerait sur un exposé fastidieux de l’embryogénèse… Tout cela serait fortement objectif, mais ce n’est pas ce qu’on lui aurait demandé ! A l’image de ce docteur, honnête, érudit mais hors-sujet, l’historien qui traite la légende de mensonge idéologique n’a rien compris.

Il n’y a réellement de Franc que le peuple qui s’est un jour affirmé comme l’héritier de Rome ; des Francs, peuple originellement issu de la bande à Énée, Frédégaire perpétue une ligne intelligible en continuité de Virgile et de son Eneide et que reprendra quelques siècles après Dante Aghilieri, le sage poète. L’Histoire des francs n’existe, en effet, qu’en cette perspective ; plus qu’un allié de Rome, le peuple franc en est le continuateur politique. Il y a Rome, matrice impériale de l’Occident, que l’on rattache légendairement à Troie, l’archétype du pendant Occidental de l’Athènes Orientale, centre symbolique et cœur réel de l’Occident, manifesté sous Romulus, administré et gouverné pendant 1229 années symboliques (de -753 à 476) par une série de régimes mixtes allant de la fondation jusqu’à une sorte d’expansion définitive (qui correspond à la romanisation achevée de l’Occident) puis, à la 1230e année de cet Empire advient une nouvelle ère : celle qu’on doit considérer comme l’accomplissement universel de Rome. Ladite chute de 476 ne marque pas la fin de l’Empire d’Occident mais plutôt, le passage de sa forme manifestée à sa réalité supra-politique, la signature de l’avènement de sa réalité transcendante et complète. L’origine et l’ascension des francs n’a de sens que dans cette perspective.

Eglise et Université

Après avoir défini l’origine, voici ce que raconte la légende au sujet de la naissance des francs:  la génération de Mérovée,  fameuse dans l’Art de la Guerre  (ce que signifie le nom de Mérovée), soumit sous Clovis le Pouvoir Temporel à l’Autorité Aristocratique des clerc catholiques qui avaient fait de Rome le cœur de l’Occident. Or c’est bien cette Aristocratie qui est, par-delà sa réalité religieuse, le berceau de l’Université dans les siècles.

Que l’on se remémore le couronnement de Clovis d’après la légende ; lui, « fort comme l’Ours »[2], s’agenouillant devant la Sainte Aristocratie du Livre (genuflexio), le Pontife en retour déposant la couronne sur le chef du roi chevelu (coronatio) et le monarque se relevant sous les clameurs du Peuple (acclamatio) : symbole parfait du régime parfait, nouveau pour toujours. Ecce Francorum.

Comme ils mentent, les contempteurs de l’Eglise ! Comme ils se trompent et comme ils trompent quand ils éructent à son encontre un tissu de fadaises toutes viscérales à l’encontre de sa sainteté, de sa volonté intégrale de sainteté ; comme ils mentent, lorsqu’ils la prétendent radicalement manipulatrice et séculière, intolérante, agressive, guerrière. L’Eglise, constituée en culte, a conféré une morale pacifique à l’Occident, en balance à la constitution militaire que profilait la civilisation franque victorieuse : on le redit, l’Eglise est une Aristocratie sapientielle, une Aristocratie du Livre (la Bible, certes mais au fond, de tous les livres) et c’est elle qui a gardé les Livres d’Occident et toutes ses connaissances.

Jusqu’à la soi-disant Renaissance, l’Eglise a pourvu l’Occident d’écoles et de bibliothèques, l’Eglise a consacré tous les Arts et Métiers, par la fondation des Universités comme la diffusion et la promotion du culte des Saints Patrons, l’Eglise a élevé les humbles au sein de son Administration ecclésiastique par le seul mérite de la capacité de ceux-ci à contempler et à connaître, l’Eglise a humilié les forts, leur imposant la charité et la Justice. Tous les vrais savants savent cela et pour confondre les imbéciles, nous reviendrons en détail sur tout ceci dans un prochain post, afin de rendre justice et tenter sur ce point aussi de terrasser la propagande de la toute-puissante Confrérie.

Naissance de la Curia

Revenons pour lors sur le peuple franc constitué et plus particulièrement sur l’évolution du pôle monarchique en son sein. Car c’est ici, et non du côté de la part aristocratique, qu’il convient d’étudier les fondements à l’origine des  maux à venir… A venir, par rapport à la date fatidique de 751 ; à venir, c’est-à-dire maintenant et jusqu’à l’éradication de ces maux.

Ce n’est pas le sujet du monarque en soi, mais un évènement au sein de la forme constitutionnelle franque qu’il s’agit de méditer et d’étudier dans ses conséquences séculaires afin d’élaborer, quand il sera permis de le faire, un régime en mesure de contrôler le laisser-aller démagogique et ochlocratique en refermant la brèche ouverte il y a 1263 ans.

Au VIIIe siècle, le Royaume était gouverné par un roi que l’administration militaire accaparait à l’excès ; par trop, hélas, il délaissa de plus en plus ses autres missions qu’il entreprit de déléguer à un homme, désigné comme étant Maire du Palais (Magister Palati) qui administrait le Trésor et le Domaine. Cette fonction pourrait bien avoir été instituée après le règne de Clovis, sur le modèle de la fonction romaine du Préfet du Prétoire[3] : l’un comme l’autre sont issus d’un même régime de caste militaire – terminologie impropre ici, mais c’est l’expression consacrée –, l’ordre équestre, considérée de tous temps comme étant, en quelque sorte, l’Aristocratie militaire[4] . Partant d’une mission délégataire, le Maire acquit au fil des décennies un pouvoir de plus en plus marqué, jusqu’à ce qu’il entreprit de devenir le roi à la place du roi : c’est ce qu’accomplit Pépin le Bref en 751, avec l’approbation et le soutien de l’Eglise. Ce dernier, devenu Prince, eut beau supprimer la fonction par laquelle il avait obtenu la couronne, avait ouvert une brèche politique qui ne devait plus jamais se refermer : son accession au trône entérinait le fait d’une monarchie non-héréditaire, accessible à tout un chacun ; une monarchie somme toute relative, élective, dont le principe n’était plus fondé par l’Incarnation nolens volens de l’Unité comme cœur et moteur de l’organisation de l’Indéfinité numérique. L’Assemblée des élites, ce que l’on nommait « les Grands du Royaume », constituait dès lors le vivier d’une indéfinité de monarques potentiels ; en puissance, la monarchie sombrait à l’élection de Pépin dans l’indéfinité… La Cour était née.

Naquit à cet instant le « tricastisme » médiéval, où se distinguèrent dans l’exercice politique les élites sapientielles ou universitaires des élites militaires ou curialistes, lesquelles déterminaient ensemble un monarque pour le Demos, la troisième caste qui, en fait, rassemblait toutes les conditions anélitistes et donc, ne figure qu’une caste par défaut. Dès lors, l’Eglise devint à la fois l’Université et l’Autorité qui consacrait les monarques, et elle eut alors un pied dans la constitution de l’Aristocratie véritable et l’autre dans celle de cette nouvelle monarchie romano-franque, pas du tout absolue quoi qu’en dise.

Dans cette monarchogénèse qui « faisait » des rois, la noblesse enfantait et l’Eglise, tel un Père de l’Ancienne Alliance, reconnaissait la légitimité du souverain proclamé. Du côté de la Mère – la noblesse, donc –, se développa comme une sorte d’appareil génital par lequel elle enfantait et que l’on nomme la Curia Regis. Et au cours des siècles, cette matrice avança toujours plus en vue de s’affranchir de l’autorité ecclésiastique,  et de la nécessité de recourir à cette dernière pour nominer ceux qu’elle voulait comme Prince : celle qui jadis avait servi le Maire, et lui avait permis l’élection à la fonction de Monarque, pourquoi fallait-il donc s’enquérir de son approbation ? Il fallait légitimer le fait monarchique dépendant exclusivement du consentement de la Curia : en opposition à l’autorité ecclésiastique, l’élite du glaive partit à la conquête des constitutions afin d’asseoir son autorité, contre le Roi symbolique et non éligible et contre l’Aristocratie sapientielle ou universitaire. C’est le Roi lui-même qui, au XIIIe siècle, permit à la Curia Regis d’évoluer en Curia in Parlamento : fort de sa conviction monarchiste et persuadé que le parlementarisme naissant serait toujours fidèle au souverain, il accorda hardiment[5] à la Cour une souveraineté judiciaire qu’il n’aurait jamais fallu lui donner. Dès lors il y eut les deux formes de noblesse: celle d’épée et celle de robe, la robe du droit, devenue arme nouvelle de conquête du pouvoir aussi puissante  qu’une lame.

Curia vs Ecclesia

A côté, nous l’avons dit, la Curia devait abattre l’Eglise : que représentait-elle, politiquement ? Une autorité morale, principe d’unité occidentale. C’est donc par la morale qu’on l’attaqua : cette contestation morale de l’Aristocratie sapientielle par les Cours prit le nom de Protestantisme. Mais cette attaque frontale fut précédée de foyers de révolte contre l’Autorité Spirituelle qui se répandirent comme le feu dans un champ de paille, quand le droit le permit et qu’avec le temps, les Cours surent tirer les conclusions inhérentes aux règles entérinées par l’accession du Maire à la Couronne. En France, Philippe le Bel permettait que sa Cour giflât le Pape et le séquestrât ; en Angleterre, Henri VIII faisait savoir que l’empreinte morale du Souverain Pontife n’avait pas cours sur les mœurs royales ; les rois se laissaient séduire par leurs Cours et avalisaient un courant qui représentait l’Eglise comme autorité illégitime qui était sortie de sa nature première et vertueuse, sitôt qu’elle avait entrepris de guider plus que la Prière de la Chrétienté.

La consécration de la révolte vint avec Luther. Enfin se permit-on de désigner la papauté comme le Satan de l’Eglise ; il aurait sans doute suffi de confronter l’Excité des Chapelles à la Communauté Ecclésiastique pour que le mensonge qu’il propagea, sans nuances, fut révélé par les chrysostomes catholiques du temps de la Réforme, mais les Cours ne le permirent pas. Le soi-disant petit moine menacé fut mis à l’abri de cette confrontation – pour sa sécurité, dit-on – et les sectes purent se mettre à pousser comme des champignons.

Le vrai fond des « guerres de religion »

Pourtant, dans ce que l’on a nommé ensuite les « Guerres de Religions », il n’était pas vraiment question de la vraie Foi, mais celle de la véritable autorité politique. Le « scandale » de fond pour lequel on soutint Luther en haut lieu n’était pas celui des Indulgences ou des excès pontificaux, mais en fait la capacité élective du Pape à faire et défaire les Rois et dont les Cours ne voulaient plus. Guerres de Religions : non pas ou bien alors, selon une définition vague et lourde de la religion, de la trempe insipide, démagogique et stupide d’un Voltaire, le grand Merdeux des Siècles, le Moulin de la langue française dont la plume s’abreuvait au vent, celui à qui ne manquait que la bonté pour être l’incarnation parfaite du Bourgeois Gentilhomme. Guerre de Religions, cela laisse entendre que le sang versé l’était au nom de Dieu comme au temps du martyrologe… Au bénéfice du protestantisme, qu’on admet sans frémir comme une religion nouvelle. Mais non. Le schisme de 1054 qui donna naissance aux Orthodoxe était religieux : la Réforme était politique exclusivement.

En France, l’ascension des Cours mit plus de temps à se produire… Et combien d’efforts il fallut ! Manipulation du jansénisme – la « religion » de la Cour – pour contrecarrer le renouveau catholique porté par la Compagnie de Jésus, Esprit dit « des Lumières », en fait anticatholique, victimisation du protestantisme dont on réécrivit l’Histoire en faisant de lui le surgeon languedocien d’un catharisme rené[6], contestation croissante et parallèle de l’Autorité Universitaire, le parlementarisme fut néanmoins remis à sa place de François Ier jusqu’à Louis XV… Mais fondé sur de mauvais principes, on cède toujours à un moment donné.

Le vrai fond de la « Révolution française »

La légende républicaine veut que lors de la convocation des Etats-Généraux en 1789, les trois « castes » en lice – Clergé, Noblesse et Tiers-Etat – constituaient trois groupes homogènes et probants : tous les curés dans l’un, privilégiés de par le sang dans le second et le reste dans le troisième. Mais c’est à tort que l’on envisage les choses aussi simplement, ou à dessein, dans l’intention de légitimer le coup de grâce porté par la Cour à l’Eglise et à la Monarchie. On doit se souvenir que la Cour, ce n’est pas seulement l’élite militaire : elle est constituée également de ceux que l’on nommait originellement les Grands du Royaume, baptisés par la suite les Bourgeois : quand la Noblesse servait le roi à la guerre, ceux-là constituaient son Administration domaniale et fiscale : fonctions originellement tenues, on l’a vu, par le Maire du Palais. C’est lorsque ce dernier devint Roi que ses administrés basculèrent dans les affaires politiques.

Le Tiers-Etat, c’était cela : deux centaines d’avocats, quelques nobles et le reste de bourgeois qui veillaient sur la perception et l’entretien du Territoire. Le Tiers-Etat, c’est le rejeton du geste de 451. L’Autorité de l’Eglise diminuée par la Réforme, la Curia parlementariste sauta le pas, en France plus fort qu’ailleurs, sans doute parce que le Roi d’ici n’avait pas décrété assez fort que son autorité ne dépendait que du bon vouloir de la Cour : ce saut ne devait être entrepris qu’à l’occasion d’une victoire assurée.

Las, voici que Louis XVI qu’il convoque ses états en 1789 et annonce, en compagnie de Necker, que le Royaume est en danger.

« Comment cela, s’interrogent le gens de la Cour, s’agit-il d’une menace spirituelle dont l’Eglise pourrait nous prémunir ?

– Non point, répond le Bourbon.

– Des armées étrangères menacent-elles de déferler dans nos territoires ? Vos glaives nobiliaires ont-ils besoin de nos bras en supplément des leurs ?

– Non plus, mon Tiers !

– Alors quoi ?

– Les finances ! Le Trésor est à sec ! »

La boîte de Pandore s’ouvrit alors complètement : c’était donc le Tiers qui détenait le Pouvoir et, suivant la maxime avisée du Pape Zacharie, il fut enfin en droit de réclamer son dû, puisque « celui qui exerce véritablement le pouvoir porte le titre de roi »[7] !

Il serait temps de refermer la boîte.

Bilan d’une constitution sans partage

Que nous apprennent deux siècles et demi de France confiée à la gestion du Tiers ? D’une, que la Cour est nulle en guerre ; piétinés par la Prusse puis par l’Allemagne, les soldats français n’ont eu cesse de mordre la poussière au nom de la Gueuse, qui ose commémorer sa médiocrité dans tous les villages de l’Hexagone, où s’égrènent sur des marbres les innombrables vaincus « Morts pour la France »… Allons, soyons clairs, Morts à cause de la République serait l’épitaphe à consacrer.

De deux, la Cour est nulle à définir et à défendre les Arts et Métiers ; culture pompeuse ou absurde – selon les époques – et misère individuelle sont les deux mamelles de la République Française, dont les Ecoles désespèrent un peu plus chaque jour maîtres et écoliers par le biais des fadaises qu’elle dispense, dont la gestion économique révèle l’inaptitude de fond qu’elle tente de dissimuler au travers d’un dualisme libéral-social navrant, dont l’approfondissement des Sciences et l’affermissement des Vocations sont absents ou si rares, à la faveur d’une pitrerie informe de dispense d’Hautes Etudes qu’elle ne parvient pas à corréler naturellement avec les métiers dédiés. Etat minable qui fait mine de comprendre comment tout cela fonctionne ; tout cela, qui ne lui appartient pas et qu’il retient pourtant. La seule possibilité de parvenir à un régime social juste et fondé sur le droit, c’est de reprendre à César ce qui n’est pas à lui et restaurer dans sa plénitude l’institution universitaire. Si l’autorité régalienne vise et permet la conservation de la Polis, celle de l’Université a trait à son développement, en adéquation avec l’Epoque qui, nous l’avons vu, domine impérialement toutes les couronnes.

L’Université véritable

A quoi ressemble-t-elle, si elle n’est pas seulement une École ? Quel est son mode de gouvernement, si elle se distingue de l’État et des fonctions régaliennes ? L’Université doit institutionnellement rassembler les corps d’Enseignement (à distinguer des corps d’Éducation, ce que nous verrons plus précisément dans un chapitre ultérieur) et de Métier. Par là, il lui incombe d’être non seulement ce à quoi elle réfère actuellement, mais d’être également l’arbitre des affaires politiques relatives à la question générale du Travail, et de tout ce qui s’y rapporte.

Bien plus qu’une question de production, le Travail établit réellement la consécration de l’Homme en Polis : il est l’initiation de la Polis évoquée précédemment[8].  La suppression des universités en 1793, et la loi Le Chapelier de 1791 furent les deux « mamelles » de la volonté d’accaparation de cette valeur par l’État révolutionnaire libéral ; État qui, depuis lors, put bien faire mine de ré-instituer ce qu’il avait détruit à dessein, mais ne le fit jamais réellement et pour de bon.

Sans cela, il n’y aurait jamais eu de lutte syndicale, ni même sans doute d’exposition théorique d’une société de classes qui, malgré ses lacunes, identifie au moins le rapt par les gouvernements, à l’aune de l’ère industrielle, du Travail en sus de celui du Trône. Il est par trop évident qu’une aristocratie digne de ce nom aurait été un frein, voire un empêchement complet à l’essor et au succès de la société capitaliste ; par ce terme d’aristocratie, nous ne voulons pas parler de la Noblesse, mais du rassemblement des « meilleurs » au sein de chaque Corps d’activité, manuel et intellectuel, aptes et qualifiés pour la défense de leur Corps particulier en conjonction avec les autres Corps. Nous ne songeons pas à une bande de freluquets pédants et emperruqués ou cravatés, qui procéderaient à l’expertise de la société dans des salons de Rosati, mais à des hommes rassemblés publiquement en un corps d’étude et de législation, développant selon la pratique et selon la réalité charnelle des activités sociales, les lois afférant au contrôle et à l’évolution des Arts et Métiers de la Polis : telle est l’Université.

L’ordre gauche-droite

L’aile gauche de l’Assemblée et tous les courants qu’on lui impute ne sont, au fond, que la manifestation politique d’une institution frustrée, accaparée, lessivée par la Chambre prétendument adverse, physiquement adverse puisqu’à droite, et qui défendit en effet les fondements de l’économie libérale en explosant toute forme de réalité prudhommale efficiente ; mais il n’y a qu’une apparente adversité. La gauche ne s’est accaparée les vertus de l’Université que pour la maintenir en puissance au sein de l’institution républicaine ; Travail, Egalité entre les membres au sein des classes laborieuses, promotion de l’Enseignement, le combat politique « socialiste » des gauches a toujours tendu, de par sa participation au Gouvernement et à l’Assemblée, à empêcher ce qui détermine finalement sa raison d’être et qui ne peut exister qu’en dehors de l’autorité régalienne. Il y a bien, avec Bakounine et Proudhon notamment, et dans les actes, au sein du concept d’Internationale telle qu’elle fut inaugurée en 1864 et développée au travers de l’Histoire du syndicalisme, l’intuition d’une incompatibilité entre l’ « émancipation des travailleurs » et l’exercice régalien. Mais du Travail pris comme absolu politique, on, exclut la possibilité d’une Autorité qui ne dépendrait d’autre chose que des travailleurs eux-mêmes. Précisons : le Travail, défini comme activité de production concrète et considéré comme vertu civique en ce sens.

Ces Internationales sont des Universités mal agencées, incomplètes, « le produit spontané du mouvement prolétaire », pour reprendre les mots de Marx ; mouvement qui, lui-même, est en soi une tentative de résurgence de cette Autorité non étatique (et devant la tentative d’éradication par l’Etat de cette Autorité, perçue en réaction comme antiétatique) dont les frontières politiques baignent nécessairement entre les réalités nationales et la Réalité Impériale.

Demeure cependant, au sein des premières réalités – les nationales –, l’aventure syndicale qui, lorsqu’elle parvient à sortir de la logique de parti et se définir comme l’Autorité du Travail au sein des entreprises fondées par le Capital, est sans doute ce qui se rapproche le plus de ce qu’une Université serait en mesure de consolider et de renforcer par simple effet de restauration, au point de périmer les formes actuelles d’entreprises. Syndicalisme, ou confraternité de personnes associées par le Travail, aux intérêts centrés autour de cette notion, non plus seulement considérée comme mode de production mais comme définition individuelle primordiale et comme accomplissement personnel ; non plus seulement activité salariale matériellement inféodée au Capital, mais action humaine essentielle, politiquement fondatrice du Capital, et naturellement vouée à le commander.

Autorité du Travail donc, couplée à celle de l’Enseignement et toutes deux distinguées de l’Etat en étant inscrites au sein d’une institution dite universitaire.

Les manques du syndicalisme

Or, aucune des quinze Constitutions que la France a connu depuis 1789, qu’elle soit, d’ailleurs, le projet d’une République ou d’une Monarchie, n’a jamais remis les pieds dans cet univers que le Gouvernement semble s’être, pour toujours, accaparé ou laissé en pâture à la grande Galerie Marchande socialiste et libérale. Tout ceci dépasse, bien entendu, la France :

 « Notre système de pensée moderne a substitué une division du travail à un système de castes spirituelles. Ceux qui ont le plus perdu au change sont les artistes, professionnellement parlant, d’un côté, et les ouvriers en général de l’autre. L’artiste (dans le sens où on l’appellerait maintenant) y perd par son isolement et son orgueil, et par l’émasculation de son art, dont la signification et la motivation ne sont plus intellectuelles, mais seulement émotionnelles. L’ouvrier, à qui l’on dénie maintenant la notion d’artiste (ARTIFEX), y perd dans le fait qu’on ne lui passe plus de commande et qu’au contraire, on le force à travailler de façon inintelligente, les biens étant évalués au-dessus des hommes[9] . Tous ont perdu doublement du fait que l’Art est maintenant un luxe, et qu’il n’est plus le type normal de toute activité, tous les hommes étant contraints de vivre dans la saleté et le désordre. Et ils en ont tellement pris l’habitude qu’ils en sont inconscients. Les seuls artistes survivants au sens scolastique et gothique sont les scientifiques, les chirurgiens et les ingénieurs, les seuls ateliers, les laboratoires.[10] »

Vraiment, faut-il que l’on soit dans la nuit la plus complète  pour que ne donne plus comme une évidence que la question centrale du Travail n’est pas le salaire ou l’abrogation complète de la puissance capitale qui, par principe, ne vaut rien ? Il faut l’affirmer sans détours : le syndicalisme matérialiste vaut bien pire que le patronat paternaliste.

Que lui manque-t-il, au fond, à ce syndicalisme, pour que nous voulions le compléter, le dépasser par une forme de régime national ? Peut-être d’abord, et dans les faits, cette définition que nous lui avons donnée quelques lignes plus haut : le syndicalisme pourrait, devrait être cela, mais il ne l’est jamais. Ici comme ailleurs, ce ne sont pourtant pas les bonnes volontés qui manquent ; on ne remplit juste pas un lac avec un pot de chambre.

Il n’est plus permis de parler de corps, depuis 1791, « il n’y a plus jurandes, ni corporations de professions, arts et métiers[11] » ; on dira alors que chaque entreprise, serait en mesure de développer son syndicalisme et ceci devrait même être une nécessité ; qu’est-ce donc que cela, une Confédération Générale du Travail où se mêlent, indistinctement, des ouvriers, des bateleurs, des secrétaires, des agriculteurs, des journalistes ?  Débordement du militantisme ouvrier, aboutissant à la connivence entre l’exercice syndical et la domination libérale, qui engendre la dépersonnalisation de la valeur Travail. Tous les métiers soumis aux mêmes règles, un syndicalisme militant qui ne sait plus trop faire la différence entre un vendeur de chaussures et un employé de bureau : tous des travailleurs, voilà ce qui fonde le syndicat moderne.

Tout ce petit monde est perdu et continue de se perdre. Il y a des méchants, il y a des ignorants ; il y a aussi des méchants ignorants. Mais au sein de l’ « univers des travailleurs » qui doit bientôt tomber, il y a beaucoup d’ignorants et, seulement, une poignée de méchants. Oh, on les tient, on les maintient, ces ignorants, car leur candeur donne au système une apparente bienveillance sincère; on leur accorde une valeur intrinsèque, une « vocation sociale ». On leur apprend un vocabulaire, on leur laisse de temps en temps briller d’une ou deux victoires, on les couvre de tendresse, comme en secte, parmi les militants. On leur donne l’envie d’aboyer et de séduire, pour autant qu’ils rapportent le soin de maintenir l’ouvrier à sa condition, le paysan à la sienne, que l’Ordre établi ne soit jamais à renverser mais seulement le pourvoyeur de concessions, qui consent à mettre du papier peint dans une cellule de l’enfer. « J’aimerais aimer mon travail », dit l’artisan devenu ouvrier ; chacun lui promet de l’argent, du temps, des protections… mais personne ne peut lui conférer l’amour du Travail. « Qu’il en trouve un autre ! » Langue de patron et de ses sbires. « Qu’il se donne les moyens de l’aimer et qu’il se donne à lui » Langue des sbires des sbires. « Donnez-lui la plus-value et les quote-part relatives à son efficience et sa capacité de rendement, et les effets sociaux attenant à la dignité du travailleur que l’on maintient ici-là ! » Langue du syndicat. Des réponses, toujours en dehors de la question du travail en soi.

Une Confédération Générale du Travail est un non sens : si l’on tient un marteau entre les mains, on ne sait pas ce que c’est que de tenir une faucille ; à moins d’user ses fonds de culotte sur les bancs d’une Faculté et d’avoir le temps de pérorer sur un effet commun à l’un et l’autre, afin d’identifier une similarité par le fait seul de l’exercice de production ; à moins d’exacerber une réalité tangible de domination et de lui donner corps et intelligence : dépeindre l’Ennemi de sorte à ce que la faucille et le marteau dépassent leur fonction initiale d’outils, dans l’intention de les transformer en armes[12].

Mais non, ce n’est pas cela, travailler.

Le syndicalisme peut être l’allié de l’Université mais pour ce faire, il doit se détacher complètement du soviétisme et recouvrer son essence corporatiste, et la développer autant qu’on a tenté de l’en empêcher. Mais le serpent se mord la queue : cela ne pourra advenir que dans un nouvel ordre légalement constitué qui devra, d’une part, dissoudre les syndicats actuels et, d’autre part, rétablir l’Art et le Métier comme corps intermédiaires entre l’Etat et le Citoyen : là où tu œuvreras, là seront tes droits civiques de participation à la vie politique de ta Cité. On ne pourra pas vaincre autrement l’économisme libéral.

Restauration de l’Université véritable

Cette restauration ne pourra pas être le fait du Gouvernement : ce n’est ni son droit, ni sa mission. En revanche, il devra rétablir l’institution qui en a le devoir, l’Université. Si cet acte-là lui incombe, c’est bien parce que, d’une part, le « Travail » en est incapable, n’étant qu’une catégorie idéale concrètement fondée sur l’indéfinité numérique et que, d’autre part, il est nécessaire que soit marquée le plus visiblement possible, la destitution des attributions universitaires par l’autorité régalienne elle-même : il n’y a que le voleur, ici, qui soit en mesure de rendre son larcin. Et il n’y a que lui, toujours, qui soit capable de protéger ce trésor contre l’idéologie insidieuse du Faux Empire et contre l’accaparation immédiate et démagogique, dès sa (re)fondation par l’intérêt oligarchique.

Nous avons posé l’Université comme institution fondée sur la connaissance de l’Époque, cette dernière étant le summum politicum, la couronne des couronnes, la Fin métaphysique et eschatologique permanente et le sens absolu qui fonde l’Homme par-delà sa condition générique, par-delà son existence biologique et animale : cet Homme seul, d’ailleurs, qui existe absolument et véritablement, non évolutif, impassible, incorruptible, l’Echelle qui fonde le bel homme, le bonhomme, le surhomme, le sous-homme, l’honnête homme, l’homo sapiens et ses prédécesseurs inventés et supposés non sapiensi, l’Homme, qui fonde également tous les actes de l’homme générique ; le meurtre, l’amour, la rapine, l’avarice, la luxure, la richesse, et la clémence, la générosité, l’humilité, la pauvreté : tous ces actes qu’on ne peut prêter à des êtres génériques non humains que métaphoriquement et dont le socle principiel, que l’on nomme éthique ou morale, définit la conscience de cet Homme que De Maistre disait n’avoir jamais vu… Ce par quoi il ne disait pas vraiment le fond de sa pensée, en même temps qu’il ne le pouvait pas à cause de la contrefaçon moderne de l’Homme véritable et que l’on pourrait nommer l’ « Homme des Lumières » ou Homo Lucifer.

Cet Homme-Lucifer est, en effet, l’Adversaire acharné de l’Université : tout ce qu’Il se prétend de général et d’absolu est un leurre dont la conséquence est l’annihilation de l’Aristocratie nécessaire et véritable, censée être à l’image de cet Homme que nous avons commencé à évoquer. L’Homme-Lucifer, l’Orgueil théorétique de ses détracteurs, magnifié au travers d’un ens perennis philosophique imaginaire, fantasmatique, est venu, et a dit par la bouche de ses Prophètes : « Je suis l’Homme » ; ce à quoi De Maistre répondit : « Je ne t’ai jamais vu ». C’est ainsi qu’il faut entendre sa sentence, et non comme la critique le l’Homme Universel qui, en fait, lui fit rédiger celle-ci.

L’Enseignement, c’est somme toute le Travail décapitalisé, en d’autres termes révélé par-delà son lien avec corps financier; l’Enseignement, c’est la contemplation du Travail avec un T majuscule, c’est la caractérisation et la consécration du Travail comme Acte ultime de l’Homme.

Université, Mère de l’Enseignement ; Université, Fille du Travail. Comme l’Empire, cette idée trouve son image dans les temps anciens mais lorsque nous parlons d’Université et de nécessité de restauration, nous ne voulons pas dire que cela doit être comme au XIIe siècle, régi par les mêmes statuts ; néanmoins, il y a dans ce cadre moins de mystère que pour l’Empire, et l’on peut au moins retenir des souvenirs relatés par les historiens le récit d’une institution essentiellement corporatiste et qui, fondée sur un idéal de totalisation des connaissances, engendrait des clercs, des juges, des poètes, des médecins et des docteurs, en bref, une aristocratie digne de ce nom. En revanche, gardons-nous d’associer l’Université à cette administration qui en France, n’en est qu’un reliquat sans consistance.

On doit considérer l’Université véritable comme la consécration de ce que l’on nommait sous l’Antiquité les Collegia Fabrorum, auxquelles ont emprunté vraisemblablement les jurandes et les corporations de l’Occident Chrétien.  On n’a jamais clairement observé un fait qui, pourtant, révèle assez comment les choses pourront être rétablies légalement au sein d’une Constitution forte et équilibrée : c’est qu’au déclin de l’Université correspond l’ascension du parlementarisme, qui est le fondement du régime moderne. Et pour cause: aussi vrai que Satan est le singe de Dieu, on doit affirmer que le Parlement est la caricature de l’Université. Pire, il est son bourreau, l’abject faux-semblant du pouvoir par le nombre auquel, au cours des éclaircies de l’Histoire, le Nombre véritable ne donne qu’un maigre crédit.

Mettre à bas l’Assemblée et porter haut cette Université dont nous avons dressé ici les caractéristiques principales, tel est l’acte qui remettra le Monde au creux des mains de la Nation Française : le temps est venu que ce miracle arrive et que le pays sache à quel Empire se vouer.

[1] Philippe Buonarroti, Conspiration pour l’Egalité dite de Baboeuf, T.I,  Ed. Sociales 1957 ; « Cet ordre social [ l’ordre d’égalité, NDA] qui soumet à la volonté du peuple les actions et les propriétés particulières, encourage les arts utiles à tous, proscrit ceux qui ne flattent que le petit nombre, développe sans prédilection la raison de chacun, substitue à la cupidité l’amour de la patrie et de la gloire, fait de tous les citoyens une seule et paisible famille, assujettit chacun à la volonté de tous, personne à celle d’un autre, fut de tous temps l’objet des vœux secrets des vrais sages, et eut, dans tous les siècles, d’illustres défenseurs : tels furent dans l’antiquité, Minos, Platon, Lycurgue et le législateur des chrétiens ; et dans les temps plus rapprochés de nous, Thomas Morus, Montesquieu et Mably » (P.27)

[2] Ce que signifie le nom de Clovis ; on renverra aux études de René Guénon sur la symbolique de l’Ours dans les civilisations de ce temps et de cette époque (Symboles de la Science Sacrée, Gallimard)

[3] Rien, d’ailleurs, ne saurait attester d’une origine franque à pareille fonction ; l’extension domaniale du Royaume des Francs, la romanité acquise de ce dernier, peuvent expliquer l’incorporation de cette fonction dans les affaires monarchiques, et nous laissent supposer que la fonction de Maire est une innovation franque d’inspiration romaine parfaitement étrangère à la tradition salienne.

[4] Au point qu’au Moyen-âge on l’élèvera, à juste titre, au rang spirituel au travers de la Chevalerie.

[5] C’est le moins qu’on puisse dire et l’on ne peut manquer d’ajouter que ce roi-là mérite bien son surnom !

[6] Catharisme qui devint le projet fantasmé de l’éternel anticatholicisme persécuté dans les siècles par l’intolérance papiste. S’il est un sujet sur lequel on peine à trouver des études objectives et non délirantes dans leur présentation absolument « manichéenne » au sens actuel (quelle ironie !), c’est bien celui-ci.

[7] Ainsi le Pape avait-il légitimé l’accession de Philippe Le Bel à la Couronne.

[8] Lire notre post: Où l’on tentera de redonner aux gens des outils de réflexion vis-à-vis du politique, différents des « montesquieuseries » ordinairement servies aux repas de l’âme des banquets républicains.

[9] La problématique ici signalée de l’ouvrier étant absolument la même pour les métiers de la base dans le secteur tertiaire, où au travail à la chaîne, on a substitué une systématisation comportementale, scripts, modes opératoires, coachings divers qui ne tendent jamais vers un approfondissement mais plutôt, une « mise aux normes ».

[10] A.K. Cooaramswamy, La Transformation de la Nature en Art.

[11] Constitution du 3 septembre 1791.

[12] C’est d’ailleurs le sens acquis de la « Dictature du Prolétariat ».


Une réflexion sur “Où l’on parachève notre exposé en vue d’une claire vision du politique, en exposant la réalité de l’Empire

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