Où l’on doit rappeler que l’idée Nation ne vaut que si l’outil existe.

(Photographie: Warrior silhouettes, Battle of Austerlitz par Oskar Orsag)

« Faciam te in gentem magnam, et magnificabo nomen tuum, erisque benedictus » (Gn, XII, 2)

Considérant l’unité du genre humain comme étant la fin du politique, on peut se demander si, finalement, la course actuelle du monde ne suit pas une pente favorable à ce projet ; le nationalisme n’est peut-être rien d’autre qu’un archaïsme et un frein au projet mondialiste, « phénomène populaire captivant »[1] ou, pour préciser la pensée de Shlomo Sand qui a la litote polie, le germe et le résidu fascistiques des périodes barbares où l’homme fanatisé partait en guerre contre chacun, au nom du sang et des frontières.

Ou alors, pour suivre l’ébauche d’une autre plume mondialiste, « le monde vécu »[2] a peut-être mis à bas le projet national, annihilant ce qui était son fondement, l’idéologie, pour centrer l’individu sur des réalités politiques autrement plus concrètes, fédérant sa vie de tous les jours et les problématiques d’ordre plus général, le coût du pain, la faim dans le monde et le rapport qu’entretient le pétrodollar avec le déclenchement de la guerre en Irak et donc, de manière sous-jacente, sa responsabilité dans l’attentat du World Trade Center pour n’avoir pas jeté sa bouteille de plastique dans le container prévu à cet effet… On en convient, l’enchaînement peut paraître absurde ; mais ce n’est pas la position des penseurs positifs de la mondialisation.

Sand se réfère à Gellner, Laïdi à Luhmann : chacun sa peluche allemande pour attester de son sérieux axiomatique. Mais de l’ouvrage de Sand comme de celui de Laïdi, il n’y a d’évidente que la conséquence de l’éclatement intellectuel des universités modernes ; on parle beaucoup de la parole, on pense la pensée, on définit les définitions, en bref on tautologise en se gaussant des tautologies. On perçoit le salaire de ses ouvrage mais jamais on ne réfère à soi-même ; c’est toujours avec la plus grande humilité que l’on vient juger le monde et les masses, au nom d’une « Soziologische Systemtheorie » qui crache une miette d’Histoire, un pépin de philosophie, une goutte d’anthropologie, le tout à petite dose et lié par un coulis d’assertions pas même éristiques, où l’on a dit au préalable et de toute façon, qu’elles n’avaient de sens que tant que l’on voulait bien admettre la justesse des conséquences et des prémisses exposées.

Cui bono?

Il y a cependant un tel surin de politesse qu’on finit bien par s’inquiéter ; timeo apatrides et dona ferentes. Il faut ouvrir ces ouvrages-là avec les mêmes dispositions que lorsqu’on ouvre sa porte à des Témoins de Jehova. Certains discours sont à ce point orientés qu’on se demande parfois pourquoi leurs auteurs perdent autant de temps à vouloir y mettre tant d’ « arguments ». Ou alors, et c’est très probable, est-ce une manière de confondre l’adversaire potentiel en le noyant dans la masse des éruditions fragmentaires.

L’idéologie de parti ne tient plus, dit Laïdi, l’illusion nationale doit cesser, claironne Sand. La « grande perturbation » perpétrée par l’agonie des « cauchemars identitaires[3] » imposés aux peuples, doit un jour prendre fin au profit d’une Paix Globale.

Or, est-ce « l’idée de nation comme phénomène populaire captivant » qui explique « l’enthousiasme enivrant des foules dans les compétitions sportives internationales » ? Qui finance la FIFA, le Comité Olympique ?  Nous est-il permis de soupirer lorsqu’on incombe à « l’idée de nation comme phénomène populaire captivant », « la disposition des citoyens des nouveaux Etats-Nations à s’engager dans l’armée et à se combattre dans des conflits qui deviennent des guerres totales » ? On rabat souvent les oreilles de ce genre d’inepties en France, au sujet de la Première Guerre Mondiale ; les joyeux soldats partant la fleur au fusil… Or, si la France de 1914 avait vraiment été nationaliste au sens propre, elle aurait bien avant les catastrophes venues limité les perspectives expansionnistes allemandes. Les soldats sont effectivement partis mourir pour la France, non parce qu’ils étaient « captivés » ou fanatisés de quelque manière que ce soit par une chimère idéologique, mais parce que le pangermanisme inauguré par Bismarck visait sans le nier la conquête et l’élimination politique de son voisin.

Les abominations de 1870 dans l’est de la France, les insolences de Guillaume II à l’encontre d’un pays désarmé par son propre Parlement, avaient de quoi exciter la Furia Francese sans qu’il fut besoin d’aller titiller le soldat ; l’Union Sacrée s’est formée, non sur la haine de l’autre, mais dans une situation hautement périlleuse où le pays était inéluctablement menacé. Verdun, ce n’est pas l’ignominie des maréchaux et du patriotisme : c’est la conséquence de plus de vingt années précédant 1916 où la République, ses ministres, ses députés, ont démilitarisé sciemment la France au profit d’une Paix Globale fantasmée[4]. Paradoxalement, du moins en apparence, c’est sur les pacifistes antinationalistes que retombe le sang des martyrs de 14.

Dans la continuité, l’antinationalisme mondialiste actuel est assez proche, dialectiquement, de l’intellectualisme germanophile des années 40 où se justifiaient pareillement les reniements aux siens les plus farouches, au nom d’un complexe de Babel où l’Homme Nouveau était attendu dans la paix et dans la bonne humeur ; les contestataires du projet global étant assimilés à des obstacles au progrès. On n’a pas de traces indiquant que de 1929 à 1939, ce fut le nationalisme qui retint le glaive des Nations contre la barbarie nazie, qui préparait tranquillement ses desseins conquérants. L’Européisme déjà, l’antinationalisme flagrant des corps internationaux, porte le poids des conséquences funestes des guerres abominables qui survinrent. Hitler n’a rien pensé de plus que Gellner lorsqu’il a commencé d’attaquer la Pologne ; de même, la Russie Soviétique en imposant son joug à toute l’Europe de l’Est ; de même, la France de Jules Ferry partant en Algérie répandre la civilisation ; de même, les Etats-Unis s’invitant en Irak et en Afghanistan. Le « phénomène populaire captivant » des trois derniers siècles, ce n’est pas l’idée de nation mais au contraire, la conviction de la nécessité d’un ordre supra national.

La Nation selon Sand

Mais quelle est-elle, cette nation qu’on doit tendre à dépasser ? « A la lumière (sic) des conclusions théoriques d’Anderson et de Gellner, et sur la base d’un certain nombre d’hypothèses de travail de chercheurs qui ont suivi leurs traces »,  Sand élabore « six traits spécifiques différenciant la nation des autres unités sociales ayant existé dans le passé »[5] :

  1. « 1. Une nation est un groupe humain dans lequel se forme une culture de masse hégémonique qui se veut commune et accessible à tous ses membres, par le moyen d’une éducation globale.
  2. Au sein de la nation s’élabore une conception d’égalité civique parmi ceux qui sont considérés et se voient eux-mêmes comme ses membres, cet organisme civil (sic) se considère lui-même comme souverain, ou bien réclame son indépendance politique s’il ne l’a pas encore obtenue ( ?).
  3. Il doit exister une continuité culturelle et linguistique unificatrice, ou du moins une quelconque représentation globale de la formation de cette continuité, entre les représentants de la souveraineté de fait, ou ceux de l’aspiration à l’indépendance, et le moindre des citoyens.
  4. A l’inverse des sujets du monarque par le passé[6], les citoyens qui s’identifient à la nation sont censés, pour vivre sous sa souveraineté, être conscients de leur appartenance à celle-ci ou aspirer à en constituer une partie.
  5. La nation possède un territoire commun dont les membres ressentent et décident qu’ils en sont, ensemble, les possesseurs exclusifs. Toute atteinte à celui-ci est éprouvée avec la même intensité que la violation de leur propriété privée personnelle.
  6. L’ensemble des activités économiques sur le domaine de ce territoire national, après l’obtention de la souveraineté indépendante ( ?), prévalait, du moins jusqu’à la fin du XXe siècle, sur les relations avec les autres économies de marché. »

En désaccord avec l’auteur, qui s’excuserait presque en présentant tout cela comme étant « évidement une représentation idéale, dans le sens wébérien du terme », on décrira plutôt cette série d’articles comme étant un fatras systématique, d’un système à ce point fermé qu’il n’y a de nations qu’à partir de la Révolution Française (à ce sujet, l’article 4 est sans équivoque). Pour donner raison à Gellner, Sand opère un stratagème éristique rappelé par Schopenhauer : « pour assurer la victoire de sa propre affirmation, il faut la restreindre plus qu’on ne le prévoyait de prime abord quand l’expression utilisée va dans ce sens[7] ». Pour rendre vraie la conclusion, c’est le nationalisme qui crée les nations, et non le contraire,il restreint le champ de définition, de sorte à ce que le nationalisme ne puisse procéder d’un ordre de réalité qui précède le sujet qu’il établit comme tel. Laïdi est un peu plus généreux dans les origines, faisant remonter le nationalisme à Jean Bodin[8]… En tous les cas, on s’efforce de lui dénier tout caractère émanant de la réalité sociale. Idéologie ou théorie, c’est tout.

Le nationalisme apparaît avant tout comme un problème. Problème ici encore abordé dans sa définition hellénique qui fait de la chose une « question » face à laquelle, quoi qu’en veuillent la réduire les thuriféraires des réalités partielles du moment, aucune réponse définitive ne pourrait la mettre à bas, que l’on argumente avec l’Histoire du XXe siècle ou à coup de restrictions lexicales : ce problème-là impose de savoir À QUI il se pose.

La nation, bouc-émissaire des errances mondialistes

La nation est un monstre moderne. Le courant qui en découle, – prenons Gellner au sérieux le temps d’un paragraphe –, a généré un monde infâme… Pire en fait, l’infamie vient de l’idée, de la source, et non de l’apparente conséquence effective.

Ou alors – un paragraphe s’étant achevé – il est plus vraisemblable de considérer que l’on cherche à faire de la nation un bouc-émissaire des échecs politiques constatés des derniers siècles, afin de dédouaner les régimes persistants de leurs tares intrinsèques et génératrices du désordre passé . « Les gens n’étaient pas dans leur état normal, ce qui est arrivé est inexplicable ou bien seulement par ce motif qu’ils étaient devenus fous »…

Ainsi tout est plus commode. Précédant les funestes conséquences de la folie, on a plus qu’à dresser l’analyse de ce qui a mis « le feu aux poudres » : essor économique augmentant la puissance et l’affirmation étatiques au XVIIe siècle, engendrant une uniformisation artificielle de territoires culturellement et initialement éclatés, uniformisation dégénérant en tyrannie identitaire qui a fait perdre aux hommes le sens commun. On n’est pas loin de la vérité ; on se trompe juste de piñata dans l’affaire.

Identité

Comment penser ce terme, hors de ce que nous avons exposé dans nos précédents posts? L’identité aveugle développée, par exemple, par le national-socialisme est sans lien aucun avec cette identité véritable de  l’Homme qui, toujours, naît en Polis.

Que l’on se garde d’interpréter ce terme d’identité aveugle pour une bluette ; d’autant que le nazisme n’est pas le seul projet politique qu’on puisse condamner de cécité. Comme d’autres antipolis, il ne voit pas la Personne ; et comme toujours, affecté de ce handicap, il se veut le modèle de l’humanité entière… Et l’imbécile lecteur de s’exclamer : « Et toi, prophète ? Ne viens-tu pas de nous exposer un modèle que tu affirmes comme étant universel ? » Tais-toi, effronté. Nous avons effectivement et sans ménagement rappelé les principes essentiels et naturels qui fondent et ordonnent le genre humain, mais le modèle qu’on réserve pour le terme de notre étude, ne vaudra que pour une nation, la notre. Utile à d’autres par ailleurs sans doute, mais requérant sagesse d’adaptation au natus[9] de cet ailleurs.

En effet la nation demeure la mégapole excellente, née du sang, et la seule en mesure de fonder les générations hors du sang. Tout ce qui voudrait la dépasser commet ce que l’on peut nommer un « crime d’amnésie » ; un monde sans nations est un monde de personnes sans Histoire, sans culture, sans avenir. Et contre le lieu commun qui voudrait que « les peuples heureux n’ont pas d’Histoire », on doit ici affirmer qu’il n’y a pas de peuple sans Histoire.

A propos du Peuple

Revenons sur la pluralité de sens qu’évoque le mot « peuple » : xenos, laos, ethnos, trois terminologies grecques auxquelles il faut encore ajouter le demos. Rappelons succinctement ceci à propos des trois premiers sens ; on l’a vu, ce qui les détermine, chacun à leur niveau, c’est l’organisation de l’indéfinité numérique, principe humain de génération, par analogie avec l’état de Personne qui établit leur unité en conformité avec la nature unitive de l’Homme. Il est ainsi permis l’homonymie qui les frappe dans la langue française, comme dans bon nombre de langues dites vivantes. Peuple, ou tout groupe fondé sur l’état de relation républicain, tel qu’établi au précédent chapitre, entre la Personne et le Genre. Toutefois, on ne peut admettre une certaine identité que dans la mesure où les trois se rapportent à un même principe qui les dépasse en effet, principe dont il faut admettre le caractère vague de compréhension qu’en ont les intelligences contemporaines.

Tantôt demos, justification de l’autorité légitime, tantôt masse idiote et influençable, selon que la même masse envisagée collabore ou non au projet politique auguré par la flatterie électorale ; tantôt aimable, tantôt canaille ; tantôt Souverain, tantôt Tyran. La « confusion des genres » a fait de la notion de peuple un argument informe plutôt qu’une définition.

L’explication est peut-être chez Péguy, qui exprimait ainsi la chose : « tout commence en mystique et finit en politique ». On n’est pas d’accord sur le choix des mots, mais l’analyse est parfaite, qui tend à expliquer cette confusion, littéralement cette indéfinition d’un terme qui, pourtant, constitue le pilier fondateur de la mystique républicaine, au sens où Péguy l’entend. « C’est la loi, c’est la règle. C’est le niveau des vies. Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique »[10].

Le peuple mystique, c’est le peuple robespierriste. Quand, au nom de la souveraineté populaire, il avait été proposé à l’Assemblée que la condamnation de Louis XVI soit décidée ou non par référendum, telle avait été la réponse de Maximilien : «  D’abord je ne doute pas, moi, que le peuple la veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l’égoïsme et de la tyrannie […]. Elle a commencé, elle a soutenu la révolution ; elle a des mœurs, cette majorité, elle a du courage ; mais elle n’a ni finesse, ni éloquence ; elle foudroie les tyrans, mais elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques, quand elle est dans ses ateliers ; elle ne peut juger Louis XVI, quand elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu’elle donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les moments où elle est éveillée par l’intérêt pressant du salut public »[11].

On en connaît aujourd’hui dans la classe politique, qui s’amusent à établir un ordre similaire de définition, ou du moins parent ; mais quand ils ne se fondent pas par démagogie ou par flatterie, ils ont déjà quitté la mystique robespierriste. Fort de sentimentalisme et peu fondé sur la preuve, la Voix du régime pré-thermidorien croyait non seulement à ce qu’il disait et, à défaut d’une réalité de principe, il avait dans sa façon de penser les choses sa place dans le principe de réalité, sans quoi ses propos eurent été vains.

On lui concèdera ceci : « la Révolution, la grande, avait été une instauration. Une instauration plus ou moins heureuse, mais enfin une instauration »[12]. Le peuple mystique de la révolution est un rappel à l’ordre ; ce n’est pas l’indéfinité numérique, ce n’est pas la majorité, c’est l’aspiration sociale en quête du régime qui œuvre en faveur de ceux qui ne demandent rien. L’égalité robespierriste n’est pas une égalité de fonction, mais une égalité de dignité. Maximilien ne s’habillait pas à la manière des gens du peuple, tel qu’il le définissait ; il n’encanaillait ni son verbe, ni ses mœurs. Chacun sa place : le peuple à ses ateliers, les gouvernants à leurs assemblées. Mélenchon, médite ceci.

Le peuple mystique de la révolution, c’est l’ensemble des « petites gens », des opprimés, des « faiseurs » dont le corps national s’était désintéressé dans ses projets de direction, accaparé par une « mystique du chef », de la tête, et réduisant le corps à l’autorité, aux « régleurs ». Toi qui fais, celui qui fait ta vie pense à lui, et non à toi. Le politicien est un factieux, un profiteur, un intrigant ; « ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte »[13].

Le peuple mystique de la révolution, c’était le réconfort permanent de Robespierre : « les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea bien de l’indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens de toutes les  classes signalaient à l’envi leur empressement pour nous voir ; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir ; le perruquier abandonnant une barbe à demi faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main ; la ménagère, pour satisfaire sa curiosité, s’exposait au danger de voir brûler ses tartes (sic). J’ai vu trois commères interrompre une conversation très animée pour voler à leur fenêtre ; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui fut, hélas ! trop court, la satisfaction flatteuse pour l’amour-propre de voir un peuple trop nombreux s’occuper de nous »[14].

Il y a du bon et donc, sans doute, du vrai dans cette appréhension bienveillante des hommes que l’on croit, que l’on sait capable de grandeur ; mais la considération initiale, mystique, revient toujours dans le giron du politique.

Le peuple politique, c’est l’excuse servie par Roland, lorsqu’il commande Fournier d’aller faire trucider les prisonniers d’Orléans, et qu’on laisse se perpétrer le Massacres de Septembre[15].

 Le peuple politique, c’est la masse armée qui part écraser une partie du peuple mystique de Vendée, pour qui la Liberté promue par le nouveau régime ne sonnait pas comme une évidence.

Le peuple politique, c’est la masse lâche et bien peu charitable qui est venue assister au spectacle des manèges lugubres, place du Trône renversé et ailleurs, et qui venait se servir sur les corps décapités qu’on déversait comme du mortier pour combler les fosses de la rue de Picpus[16].

Le peuple politique c’est, encore, cette masse fanatisée qui vint assister à la décapitation de celui qui avait cru la servir et qui hurla, mâchoire pendante, quand le bourreau lui arracha le foulard qui lui servait de joint et qui fit taire la foule un temps, le temps d’un hurlement de douleur, strident, peut-être beau et laid comme le chant du cygne.

Pas de mystique du peuple sans mystique du chef

Mais la nature est une science où l’ordre est la règle ; l’empirisme révolutionnaire fondé sur le rejet de la mystique du chef a eu beau provoquer la décapitation de l’homme qui l’incarnait, la décapitation de la tête de la Tête, un chef a surgi de la révolution. Petit. Taiseux. Les violences qui perpétrèrent la Décollation Nationale engendrèrent le cataclysme de la Recollation ; tout cela sans que personne ne put maîtriser, contrôler, diriger l’évènement, hormis le chef nouveau. Et le terrain français s’est étendu politiquement comme jamais, sans que s’imposât l’article 5 des définitions nationales de Sand : à la nation napoléonienne, s’est enjoint un système impérial incorporant les nations conquises en un système qui ne les annihilait point culturellement.

Et un jour l’Empire s’effondra. Le monde entier reconnaît qu’il fut une sacrée histoire… Et sortant de cette histoire, croyez-vous que le peuple de France fut plus heureux ? Partout dans les écrits du XIXe siècle, on lit de la nostalgie, un mal-être partagé, le sentiment d’inanité d’un peuple qui se sent sortir de l’Histoire, qui se sent perdu, agonisant, faible, terrassé, désœuvré… En quête d’Histoire. Ni Gloire, ni Domination : Histoire.

« Quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’antique ! … C’est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l’antiquité… Bonaparte est mon héros. » (David)

« Plus la vérité tout entière sera connue, plus Bonaparte sera grand. » (Stendhal)

« Le souffle de vie le plus puissant qui jamais anima l’argile humaine. » (Chateaubriand )

« Vous n’admirez pas Napoléon ! Mais qui admirez-vous donc ? » (Hugo)

« Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un homme qu’on représente les bras croisés, et qui a tout fait ! Qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs ; singulier génie qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part ; un homme qui pouvait tout faire, parce qu’il voulait tout ; prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir d’une maladie dans un lit après avoir vécu au milieu des balles et des boulets ; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l’action. » (Balzac)

« Napoléon est si grand qu’on dirait que l’empire du monde ne fut pour lui qu’un pis-aller. » (Bloy)

« J’ai vu passer l’âme du monde à cheval. » (Hegel)

« Cet homme merveilleux, envoyé de la Providence,
Instrument fatal d’un ordre mystérieux,
Ce cavalier devant qui s’inclinaient les rois. » (Pouchkine)

Pas de Peuple sans Histoire

L’Histoire, c’est la compréhension des évènements tels qu’ils sont établis par le Sens Social ; nulle paix ne survit sans ce sens. Aucun évènement, aucune décision ne peuvent être produits intelligiblement sans que l’Homme ne se fonde sur cette notion, sur cette intelligence du Temps : l’Histoire n’est pas un récit, mais une réalité. L’Histoire, c’est le temps de la Polis, c’est le temps des nations (ethnoi). L’Histoire n’est pas le produit des historiens ; pas plus que le médecin n’est l’auteur de la guérison. Personne n’a inventé la Révolution Française, ni l’Empire Napoléonien ; les évènements de sont pas une fiction. Cela s’est produit, cela est arrivé ; et cela s’est produit, cela est arrivé parce qu’avant, d’autres « choses », d’autres évènements étaient arrivés.

L’Histoire, c’est le Temps Sacré et l’historien, un exégète ou un fabuliste.

L’Histoire n’est pas un récit ; les choses ne se font pas de la façon dont on les raconte. Le temps, les récits peuvent bien être formatés selon le régime ambiant, « à la mode de », l’historien ne fait pas l’Histoire ; les nations la font, en connaissance de cause ou sans le savoir. Et l’exégète, le fabuliste peuvent donner un sens à ce temps des peuples, rendre intelligibles les causes et conséquences en signifiant leur enchevêtrement symbolique plutôt que leur insignifiant amoncellement a-synthétique ; mais leur action ne fera pas l’Histoire.

Et si l’Histoire est réalité, elle se fonde sur le fait, factum, c’est le comble de l’évidence ; mais son récit ne saurait se contenter du fait. Le fait n’est intelligible, n’est « récitable » que dans la mesure où on le rapporte à ce qui le meut : dans cette perspective, l’anachronisme a parfois plus raison que l’exposé systématique des faits qui, d’ailleurs, n’existe pas, ne peut pas exister : tout récit est discriminatoire, il est un choix de faits et une manière de les ordonner logiquement : « cela puis cela » ou « ceci puis cela » peuvent évoquer le même évènement, la même conséquence, le même instant. « Cela puis cela », c’est un fait ; mais pas « cela ».

L’Histoire n’est pas seulement réalité physique : l’Histoire est réalité métaphysique.  Le récit historique est toujours un récit légendaire au sens évoqué précédemment de legendum, « ce qu’il faut lire » et, par extension, intellectum, « ce qu’il faut comprendre ». Mais ce caractère légendaire du récit ne colle à l’Histoire que lorsqu’il comprend le fait par-delà sa mesure physique, par-delà sa règle factuelle, et qu’il introduit dans le récit un axe métaphysique qui rend le discours des choses passées utile à la réalité du moment. Qu’importe qu’au sein de ce récit, il soit rapporté que des hommes s’élèvent aux cieux ou qu’ils fassent l’amour avec des dieux : le récit historique n’est pas un faire-savoir, mais un faire-comprendre.

Dans ce cadre, il n’est pas de récit historique qui ne puisse rapporter l’Histoire sans être mythologique. Parce que tout fait procède de la puissance, le récit historique seulement fondé sur le fait n’est énonciateur d’aucune règle, d’aucun sens qui permettraient de comprendre intelligiblement la réalité sociale : le récit factuel n’est qu’une réaction, comme tout ce qui procède de la puissance. Le fait, substantif en français, dissimule la réalité logique que le mot représente : factum. Le fait, c’est la « mise en nom » d’un participe, le « fait », la forme d’un verbe, « faire », un verbe, description d’action, mue par un temps, le passé ; ce qui est fait est fait. Mais les choses ne sont faites au passé que parce qu’une puissance leur a permis d’être faites : autrement dit, le fait n’est en l’état qu’une réaction, un passif intellectuel, une passivité, une conséquence qui ne devient moteur que dans la mesure où elle dépasse le cadre du « fait » : le fait ne fait pas en tant que fait, et l’énonciation d’un fait faisant est toujours la confirmation d’une compréhension mythologique.

Mythologie : improprement, sagesse du mensonge. Si l’on veut rendre honneur à cette notion de « mythos », on doit plutôt dire et interpréter le mot mythologie comme la sagesse du propos invraisemblable. Le mythe n’est pas un récit mensonger. Il dit la vérité mais contredit ce qui paraît vraisemblable. Autrement dit, le mythe est l’éradicateur des fausses impressions ; image forte, il accomplit le sens des mots dans une mesure simplement indépassable, parce que toute image dont il use ne sert, dans l’absolu, qu’à figurer aux hommes que ce qui ne peut se voir. Le mythe est un récit invraisemblable : il parle de ce qui ne peut être évoqué, il montre ce qui ne peut être vu, il s’adresse à la Personne prisonnière du Temps, qui croit que ce qu’elle voit est le vu ; qui croit que ce qu’elle entend est l’entendu ; qui croit que ce qu’elle comprend est le compris.

Or, et pour revenir à une définition du peuple qui dépassera les cadres dialectiques mystico-politiques ou sémantiques, c’est par cette vérité et par elle seule qu’il est donné d’en parler qualitativement. Le sang, très bien ; mais le groupe social ne prend corps qu’après avoir acquis la mesure historique, qu’après s’être signifié durablement dans la continuité du vivant ; que lorsque sa condition générique, pénétrant l’Ethnos, a trouvé sa vocation unitive et s’enjoint d’une identité personnelle qui la caractérise comme peuple. Et cette identité se manifeste en chaque peuple au travers des récits mythologiques qui sont les siens.

Mais on le redit, le mythe est l’antinomie du visible. Il est, paradoxalement en apparence, l’image de ce qui est invisible. Aussi un peuple qui veut réduire ses mythes au vraisemblable est un peuple qui ne se comprend plus.

« L’important pour nous est de méditer la signification d’un fait, et non d’en discuter l’authenticité » ; règle augustinienne qui ne vaut que dans cette perspective. On renverra volontiers dos à dos Sand et l’école universitaire israélienne à laquelle il s’oppose : l’un et l’autre sont en quête de vraisemblable. Le peuple Juif ne refera pas son Histoire ; il ne pourra pas plus la défaire. Il n’y a pas de « restes » archéologiques dans le désert ; c’est donc qu’il n’y a pas eu de Juifs au désert. Ou alors c’est qu’ils étaient ailleurs… Le Règne du vraisemblable.

Ou alors les Juifs sont issus d’un mythe désertique, comblé, signifié par l’Union d’un peuple à l’Eternel à ce point défini que sa retranscription interpelle depuis des siècles, influence, réveille, attise, effraie, énerve, soumet, élève… Mais qualifie. Le mythe vit, fait vivre depuis bien avant 1948.

Et ce qui vaut pour les Juifs vaut aussi pour nous, goyim. Il n’y a pas d’Histoire démystificatrice : l’Histoire est une mythomanie. Homère, Enée, Josèphe, Eusèbe de Césarée, Duby, Michelet, Soboul, Mathiez, Heers, Sand et Anderson, Furet, Ozouff ; tous des mythomanes. Tous mettent en synthèse un passé qu’ils n’ont pas vu ni vécu au sens charnel, croyant le vivre, assurés dans leur récit de dire vraiment des choses vraies.

L’Histoire, loin de pouvoir se contenter d’une définition scientifique, est révélée par un récit exégétique du temps qui rend témoignage à un ordre de réalité collectif, trouvant son sens dans la durée et dans la succession des causes et conséquences, qui perpétuent et qui confirment l’identité de la Personne au genre défini par cet ordre.

L’Histoire, c’est la définition du Peuple

Ses adversaires réduisent la nation à une conscience de terre, quand elle est en fait une conscience de temps ; la nation, ce n’est pas l’affirmation de l’identité du sol, mais de l’identité du temps. C’est l’affirmation d’un groupe humain né comme peuple, devenu Peuple, c’est-à-dire, signifié dans le temps, ayant acquis la vocation d’unité, dirigé vers Polis avec l’Amour comme ciment des quatre pierres républicaines, taillées par le Genre à l’image de la Personne.

La Nation, c’est la conscience active de l’Histoire comme définition du Peuple.

Exégèse fulgurante des temps passés : fils d’une vierge consacrée, deux frères jumeaux sont jetés au fleuve. Ils survivent, recueillis par une prostituée, lupa ; eux, fils de vierge, deviennent enfants de putain. Ils grandissent et projettent un jour de fonder Polis. La protopole engendre la micropole, qui rassemble les familles romaines sous l’égide d’un monarque. Croît la micropole tant et tant qu’elle finit par s’imposer aux peuples  comme une mégapole ; puissance armée légendairement émanée du dieu Mars qui serait le père des jumeaux fondateurs, elle devient Empire, ciment des nations qui ne les annihile pas mais, au contraire, les rassemble dans la Pax Romana. Il n’est d’uniformité imposée que l’administrative loi civile, qui garantit la paix et le développement de la Polis ; après, on peut bien mettre à mort telle personne sur décision d’un tribunal de micropole, César n’en a cure. Mais l’Empire finit par s’effondrer… Du moins en apparence.

Des soubresauts mal récités précèdent la Chute, établie à la date de 476 après Jésus Christ ; au cours des cinq siècles qui séparent la naissance du Fils de l’Homme et la destruction de l’Antiquité, le vent n’a eu cesse de souffler.

Aux sources de la nation française, il y eut le peuple Franc. C’est bête comme un pléonasme ; on peine à comprendre comment cette vérité-là a pu être remise en question par des hommes qui font vocation d’historien. Pour le coup, il s’agit là d’un fait de la plus pure authenticité.

Histoire de France: aux origines

On ne dit pas que la France, ce sont les Francs : si la Nation est la conscience de  l’Histoire comme définition du Peuple, on dit que les Francs donnent la définition de la Nation Française:

  • Les Francs ne sont pas une race, un xenos.
  • Les Francs sont des citoyens romains.
  • Les Francs ont rejeté l’arianisme, forme pure d’helléno-christianisme.
  • Le nom de Franc est l’origine du nom de Français.

De ces quatre assertions, on doit conclure à rebours que : si les Francs sont finalement aux origines de plusieurs nations européennes, la seule qui peut revendiquer sa filiation directe et considérer le peuple Franc comme étant son origine mythologique, et donc nationale, et donc véritable, son commencement ethnique, la seule nation, disions-nous, pour laquelle il n’est pas nécessaire de songer aux choses d’avant auxquelles la rattacher, c’est celle qui a perpétré le nom des Francs par son nom propre, à savoir la Nation Française.

Que les Francs, par le baptême de Clovis, ont rejeté l’arianisme ; qu’il s’agisse d’un pari, d’un calcul ou d’une conversion sincère, peu importe. Le fond de la doctrine arienne réside en effet dans un pur helléno-christianisme, soit la collusion de la foi du Nouveau Testament et de la raison athénienne en un corps imperméable à la théologie de l’Ancien Testament. Sans entrer dans le détail, il est manifeste que l’Eglise « catholique » de ce temps, l’Eglise « des 318 Pères » s’évertuait à transmettre une vérité fondée sur la foi judaïque dite de l’Ancien Testament, dans laquelle les défenseurs de l’arianisme ne puisaient que pour corroborer leur système d’Eons, de Plérôme, de parachèvement parlogique d’un système absolument étranger au judaïsme, mais que ces amoureux de la « lettre » voulaient cohérent avec l’Evangile.

« Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? Entre l’Académie et l’Église ? Entre les hérétiques et les chrétiens ? Notre doctrine vient du portique de Salomon qui avait lui-même enseigné qu’il faut chercher Dieu en toute simplicité de cœur. […] Le « Demandez et vous recevrez » convient bien aussi à celui qui savait et à qui il fallait demander et par qui une promesse avait été faite, c’est-à-dire au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. […] Toutes les paroles du Seigneur s’adressent à tous, c’est vrai, et sont venues à nous par les oreilles de Juifs.[17] »

Partant, les Francs incarnent la victoire d’un christianisme véritablement judéo-chrétien où l’Hellénisme n’est point rejeté, mais « gentiment » remis à sa place au sein d’une eschatologie révélée par la reconnaissance sacramentelle d’Israël comme Fons Divini ; un christianisme latin, en outre, fondamentalement latin.

Car les Francs étaient au service de Rome, et parlaient latin plus volontiers que wisigoth, raison qui explique que le français apparaît, contrairement à l’anglais, à l’allemand ou aux langues scandinaves, comme une émanation directe du latin. D’aucuns ont même prétendu que leurs fondateurs étaient des compagnons d’Enée… Alors, Clovis n’a sans doute pas pensé la Nation ; mais son agir l’a développée et perpétré dans une voie singulière, l’éternel sentier de l’Homme en quête de Polis.

Ensuite (et toujours)

A la génération mérovingienne a succédé la carolingienne ; autre sang, même peuple. De Clovis à Charlemagne, période fulgurante ; les micropoles s’affrontent et s’enjoignent. L’idiot n’y voit que conflits d’intérêts et nie toute perspective majeure ; il refuse de voir que par-delà l’intérêt, les choses se meuvent à dessein vers une synarchie européenne. Les Maurs sont tenus hors des frontières, les Lombards soumis, à l’intérieur. On ne combat pas seulement pour s’étendre et s’enrichir – ce sont des siècles où, d’ailleurs, la guerre n’est pas rentable – ; à la rigueur, on concèdera à Sand qu’il ne s’agit pas nécessairement d’un projet « planifié » mais, à défaut d’un sens au sens strict alloué à l’Histoire, d’une tension manifeste, motrice. Et qui tend vers quelque chose va quelque part, se meut en direction de. C’est la question de la fin dans sa totalité, qui détermine la cause et la finalité tout à la fois.

Et de Clovis à Charlemagne, de Charlemagne à la constitution du Royaume de France, une même fin se précise sans cesse ; varia de desseins, mais l’identité perdure et se renforce au sein des peuples.

On réduit souvent cette continuité aux transformations perpétuelles apparentes dues aux luttes pour l’autorité ; autorité, ou le fait de celui qui fait. Ou mieux, le fait de celui qui est fait : l’individu assimilé au fait, la marque, le signe visible des choses mues. Le Caesar.

La Nature est une science où l’Ordre est la Règle ; l’indignation révolutionnaire repose sur cette certitude, cette illusion que par le passé, l’Histoire perpétrait, se « faisait » par la lutte exclusive des « autoritaires » au détriment du reste, du grand nombre des « patients ». En un gigantesque mépris pour la personne d’antan, on juge que celle-ci naguère (avant soi, cela s’entend) n’avait pas conscience d’elle-même. Peuple asservi de l’Antiquité et des Rois, sans la moindre intuition de son infinie liberté. Peuple, même pas : tas d’esclaves vautré dans la boue du servage, illettré, stupide (au sens de : frappé de stupeur), abruti (par le mensonge établi des « autoritaires », en vue de leur domination). Le camp des faibles, des opprimés, sous la tutelle des forts égoïstes vivant chichement dans leurs châteaux… On est sujet à une mauvaise mythologie ou, pour mieux dire la chose, une parfaite mythomanie.

Pour entendre le possible, il est encore permis de comparer le comparable et considérer que les hommes d’antan vivaient, comme on vit, mœurs et coutumes de côté, le nombre d’heures par jour que nous n’en vivons nous-mêmes. Qu’ils étaient comme nous affligés ou gratifiés d’humeurs quotidiennes, de peines et de joies, et qu’aucune loi instaurée ne pouvait être en mesure, pas plus qu’aujourd’hui, d’éteindre l’éclair d’intuition du commun. Une vie de cent ans peut être décrite en une ligne ; mais 36 500 jours ? 52 560 000 minutes ? Arrive-t-on à concevoir les impulsions engendrées par tant de temps passé avant de s’éteindre ? Diminuez ces sommes d’un tiers, retranchez-y le temps du sommeil, cela fait tout de même encore beaucoup. Beaucoup trop. Ou alors, cette mythomanie est l’aveu d’un vide personnel, actuel, d’une inanité où l’on s’imagine que, de tous temps, on pouvait passer sa vie à pâtir comme on pâtit soi-même dans l’inanité du monde moderne.

Car au gré des séries d’humeurs qu’un individu traverse 52 560 000 minutes durant peut-être, avant de s’éteindre, que multiplie la quantité indéfinie des êtres gouvernant ou gouvernés, ce qui peut paraître incroyable, ce n’est pas le mouvement de révolte mais au contraire, que la société soit en mesure d’y résister.

Ainsi donc la Nation, c’est le Peuple ; le Peuple, c’est l’Histoire. Un Corps dans ses chairs mais, en esprit, ethniquement, une Epoque, un temps qualifié, un temps signifié, dégagé du fait et ayant accompli l’unification de l’indéfinité numérique. Dans ses chairs, le corps national est déterminé par le genre. Et le genre est non seulement indéfinité numérique dans l’espace, mais aussi dans le temps ; il n’a de qualité, d’unité, que dans la mesure où il parvient à une qualité de temps et d’espace. L’ordre est la condition de son développement, mais pas n’importe quel ordre. Un régime effectif est, nous l’avons vu, en charge de tenir cet ordre au cours du développement générique d’un peuple déterminé : cette charge requiert autorité et patience… Et un outil : l’appareil national.

Le faux nationalisme

Maintenant, rangeons-nous du côté de Sand : la nation a parfois généré des « partisans », des « nationalistes » qui définissaient – ou définissent – l’ordre social selon des mesures plus restreintes, à l’envi.

Définir, par exemple, l’Etat d’Israël selon la seule réalité judaïque, c’est exclure le fait que le sol d’Israël est habité par d’autres peuples ; que les Juifs, même en Israël, ne sont point déterminés eux-mêmes par la seule réalité du Peuple Juif. Cela impose de penser que se joue là-bas un drame national, israélien, mais pas Juif[18]. Et Sand a alors raison de soulever le problème de l’Histoire du peuple juif, et relever l’exercice de sublimation qui consiste à confondre le fait et le mythe : nous avons tenté d’exposer la supercherie, l’oxymore sans esprit que constitue le fait historique, mais il y a une erreur plus accomplie encore, qui consiste  à déperenniser le mythe : c’est-à-dire, sortir celui-ci du Principe et l’établir en fait.

Gilad Atzmon pense que « la politique nationale juive est une tentative de mettre le peuple d’Israël au-delà de la temporalité historique [19]» ; a contrario, on voit bien que l’Israël de 1948 cherche, au contraire, à séculariser le Peuple Mythique, à le sortir du בראשית[20] . L’Etat d’Israël détourne une causa perennis en causa temporis. Sem, Cham, Japhet, Abraham et Moïse, le beau roi David et son fils Salomon, les prophètes Isaïe, Zacharie, Néhémie et tous les prophètes de Dieu s’insurgent perpétuellement contre ce détournement du véritable אהבת ישראל[21] au sein duquel se déchirent sionistes laïques et religieux « haredim », enfants de l’Agouda et du Mizrahi : Israël Shahak a raison d’affirmer que « la Torah est inhumaine », mais la Torah fait le Peuple Juif. Un sophiste conclurait à l’inhumanité du Peuple Juif, mais nous n’avons pas dit que le Peuple Juif était la Torah : cette assertion est celle du sionisme.

Ou encore, définir l’Etat Français selon la seule réalité helléno-chrétienne, c’est exclure le fait que de Clovis à l’Hydre Républicain, notre drame national a fait de peuples une Nation où on était parvenu à un point où il était permis de dire qu’il n’y avait « ni Juif, ni Grec », mais seulement des français. Que l’on ne nous demande pas quand a été ce point : sur la base de ce que nous avons déjà écrit, il vaut mieux se demander où. Intellectuellement où. Logiquement où. Intellectuellement, logiquement, là, avant que n’opère la fraction dans l’esprit de chacun. Qui aurait donc l’arrogance de penser à la place de Baudoin, paysan à Saens au XIIIe siècle, et déterminer sa position à l’égard des Juifs, des métèques, des pèlerins, des cathares, de l’identité française ? Il a pu vivre sans jamais y songer ou alors, avoir toujours été en amont de ce point ; il a tout aussi pu l’atteindre un jour et pour toujours ; ou l’atteindre un jour, mais un jour seulement.

Le nationalisme convient à définir l’homme qui établit la nation comme fondement politique d’identité. Mais par-delà un cadre absolu de définition, un cadre métaphysique, un cadre absolu car métaphysique, on peut être nationaliste et se fourvoyer sur l’usage à faire de cette vérité ; mais au nom des errances perpétrées, on voudrait faire croire que nous arrivons au terme du « Temps des Nations » alors qu’au contraire, ce temps commence à peine. Tout ce que l’on s’imaginait d’elle s’efface peu à peu au profit de ce qu’elle est, à savoir l’équilibre majeur entre la Polis trop close que la nature générique finit toujours par étendre, et donc détruire, et l’autre par trop ouverte, et que cette même nature finit toujours par restreindre, et donc détruire.

La « Grande Perturbation » de notre époque ne vient pas de l’agonie des nations : elles accouchent, au contraire, au bruit des vagissements, au rythme d’une maïeutique empêchée, ralentie, freinée car non voulue – comme une femme serrant les cuisses par peur de devenir mère – par un monde harassé d’images folles : impermanentes, mutables sans cesse, folles et bombardées sur l’iris des gens à vitesse épileptique en sorte que l’image règne sur la pensée et éradique toute possibilité de concentration et de définition ; à l’époque où l’identité apparaît comme un « cauchemar », on serait mal avisé de considérer la chose indifféremment.

Et les imbéciles, par millions campés dans leur forteresse de lumière, se pensant à l’abri des souffrances présentes, finiront comme cette canaille de Prospero, leur père putatif ; un jour la Mort Rouge pénètrera dans leur tour d’ivoire et ôtera son masque :

« Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l’inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l’ombre de l’horloge d’ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu’ils avaient empoigné avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.

On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.

Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les ténèbres, et la ruine, et la Mort rouge, établirent sur toutes choses leur empire illimité. [22]»

Etre nationaliste, c’est croire en la réalité politique définie par les « Kaïroi Ethnoi », les Temps des Nations et c’est percevoir, dans leur réalité interactive, un échelon suprême qui ne doit pas être associé au Politique, et que l’on nomme l’Empire.

[1] Pour rappel : Shlomo Sand, Comment le Peuple Juif Fut Inventé, Ed. Champs Essais, P.90

[2] Zaki Laïdi, La Grande Perturbation (Champs-Flammarion, 2004). « Il faut donc penser le monde social de manière différente : non plus sur le mode téléologique de recherche d’un monde commun mais sur le mode phénoménologique d’un monde vécu » (p.17).

[3] Shlomo Sand, Comment le Peuple Juif Fut Inventé, Ed. Champs Essais, P.57

[4] L’Action Française a eu le bon ton de faire les comptes :

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[5] Shlomo Sand, Comment le Peuple Juif Fut Inventé, Ed. Champs Essais, P.85

[6] Souvenons-nous: il y a eu la monarchie, puis la nation.

[7] L’Art d’avoir toujours Raison, Schopenhauer, Ed. Mille et une Nuits, P.24. Schopenhauer de rappeler « humblement » : « Ce stratagème est déjà enseigné par Aristote (Topiques, VIII, chap.12, 11) ».

[8] En fait, Laïdi parle de souverainisme et de l’ordre étatique ; mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est en définitive pour relativiser le concept de nation au profit de la gouvernance mondiale.

[9] Natus, ou conditions particulières du milieu en fonction du lieu et de l’état de naissance. Ce n’est pas par pédanterie que l’on met ici en place une terminologie latine mais parce que cela nous change d’une locution allemande, anglaise ou d’un néologisme, comme cela a souvent cours dans les essais à vocation philosophique ou politique. Par ailleurs, la définition ci-avant donnée du natus n’expose pas complètement cet ordre de réalité fondamental représentant le fait impératif d’adaptation casuistique des réalités de principe à l’ordre générique.

[10] Charles Péguy, Notre Jeunesse, Ed.Folio Essais 1993, p.143

[11] Second Discours sur le Jugement de Louis Capet, prononcé à l’Assemblée Nationale le 28 décembre, l’An Premier de la République (1792), source Gutemberg.org.

[12] Charles Péguy, Id., p. 124

[13] Charles Péguy, Id., p. 152

[14] Lettre de Robespierre, publiée par A. Aulard in La Révolution Française, revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, T. XI, p.359 et suiv., source Gutemberg.org.

[15] « Nous nous bornerons que, du 2 au 5 septembre 1792, 235 égorgeurs embauchés par un Comité de la Commune de Paris spécialement créée à cet effet, surveillés par Petion, Manuel, Robespierre, Marat, les officiers municipaux et les juges de paix Panis et Sergent, payés par le ministre de l’Intérieur Roland, ou par le ministre de la Justice Danton, massacreront dans les prisons au moins 1200 détenus, prêtres et réfractaires, soldats Suisses rescapés du 10 août, galériens dont le pécule avait éveillé leur convoitise (173 livres pour 75 hommes !), filles de joie et voleuses de la Salpêtrière dont ils convoitaient les bijoux, prisonniers arrêtés pour de petits délits correctionnels et emprisonnés à Bicêtre, parmi eux une trentaine d’enfants et adolescents de 12 à 17 ans, pour la plupart colporteurs de journaux ! » Paul et Pierrette Giraud de Coursac, Enquête sur le Procès du Roi Louis XVI, Ed. La Table Ronde, 1982, p. 41. Pour les curieux, une étude complète de François Bluche, Septembre 1792 – Logiques d’un Massacre, est disponible aux éditions Robert Laffont (1986). On déconseille néanmoins cette dernière aux moins de douze ans.

[16] Complémentairement à notre précédent conseil de lecture, on conseille vivement la visite du Cimetière de Picpus à Paris dans le XIIe arrondissement. Ce conseil ne sera suivi d’aucun argumentaire ni descriptif, pour laisser au lecteur toute la saveur d’une éventuelle découverte.

[17]Tertullien, Traité de la Prescription contre les Hérétiques, Cerf 1957, pp. 98-101

[18] Au grand dam des « jérusalemites » au sens où l’expose Bernard Lazare dans son ouvrager L’Antisémitisme, son Histoire et ses Causes (1894), réédité par Les Archives Karéline en 2010 ; « jerusalemite » étant un terme bien plus fondé que celui de sioniste, même si ce dernier est devenu l’usage depuis l’avènement de la nation moderne qui s’est donnée le nom d’Israël.

[19] Quel juif Errant ? Ed. Kontre Kulture

[20] Bereshit : Au Commencement.

[21] Ahavat Israel : L’Amour d’Israël.

[22] E.A. Poe, Nouvelles Extraordinaires, Le Masque de la Mort Rouge.


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