Où l’on commence par demander aux Français qui auraient pu répondre à la question des sous-marins de lever le doigt.

(photo: Frederic Legrand – COMEO / Shutterstock.com)

La raillerie du dirigeant est un vieil habitus républicain ; de fait, il apparaît que la chose s’est de tout temps développée dans les sociétés déchirées. Le bon temps, pour un peuple, n’est pas celui où il ne peut rien dire sur son chef, mais certainement celui où il ne se pose même pas la question de ce pouvoir ; cela a eu cours.

Voltaire, Rousseau, Diderot et tous les illuminés de la déchéance philosophique dans les salons bourgeois[1], ont été tentés de croire que ce « bon temps » était en fait celui des larges ignorances que l’autorité en place, couronnée et calottée, entretenait afin d’asseoir son hégémonie. Et pourtant, trois siècles d’autorité fondée sur leurs délires ont presque achevé de venir à bout des dernières forces d’érudition et de connaissance de notre civilisation. À défaut d’une condamnation, c’est au moins un signe.

La « Confrérie des Imbéciles »

On ne sait plus rien, on croit savoir. La puissante Confrérie des Imbéciles,  à la source de toutes les influences et de tous les complots possibles et inimaginables, au point que nous ne parvenons pas à comprendre comment celle-ci effraie moins tant de gens que les Mahométans, les Juifs, les Francs-Maçons, ou n’importe quelle « société secrète » ou d’influence, cette puissante confrérie, disions-nous, se répand un peu plus chaque jour.

On reconnaît souvent ses membres à ce qu’ils ADORENT la moquerie.

Ils ont beau jeu de fustiger la plèbe antique qui, à Rome, se délectait de la souffrance des martyrs jetés aux lions ; ils peuvent bien s’indigner de cette populace qui, dans les royaumes de Chrétienté, venait jeter une pomme sur un brigand coincé au pilori. Railler l’autre qui ne sait pas, pour que les rires s’éloignent de soi jusqu’à la mort ; quand bien même « l’autre » est fantasmé ou loin dans le temps, c’est égal et mieux encore : on est assuré qu’il n’ouvrira jamais sa gueule pour se défendre. Mais alors qu’on a perdu aujourd’hui le goût du sang – c’est ce que l’on dit –, force est de remarquer que l’élan qui naguère a pu porter le plébéien au cirque, ou le gueux et sa pomme sur la place du village, est toujours aussi vivace chez le plus grand nombre et qu’à cet élan, cette jouissance de mort, s’est instillée une grande dose de lâcheté et de médiocrité, en face desquelles on se prend d’une humaine sympathie pour Caligula.

La Confrérie des Imbéciles, revenons-y, démontre l’échec de l’idéal démocratique. Le citoyen ne s’éduque pas. Que l’on nous permette d’insister sur ce que nous écrivons : l’homme s’éduque, c’est même là le comble de l’évidence. Et dans son accomplissement, son éducation doit lui permettre de croître dans son domaine, dans son champ… Mais le citoyen ne  s’éduque pas. C’est gênant de le dire, on ne doute pas que ce doit l’être plus encore de le lire quand on ne veut pas y croire.

Alors, pour bien commencer, on demande à ceux qui auraient pu répondre à la question des sous-marins de lever le doigt. Pour rappel (ou pour information), il s’agit de la question posée par un journaliste en 2007 aux deux présidentiables, Royal et Sarkozy : combien de sous-marins nucléaires la France possède-t-elle ? Des Hauts-de-Seine au Poitou, il s’avérait qu’on l’ignorât[2]. Cascade de moqueries en commentaires de vidéos. Qu’un présidentiable l’ignore, cela peut paraître amusant mais enfin, tout le monde n’a pas la chance de sortir vainqueur et en képi au moment de se proposer à la tête du pays.

Ce que toute personne, hors de la Confrérie des Imbécile, est en mesure de se dire en pareil cas, tient sur trois doigts : en un, je l’ignorais moi-même (que les trois du fond qui connaissaient la réponse restent encore un peu, la suite peut aussi les intéresser).

En deux, fondé sur les lois de la Constitution, je devrais être en mesure de connaître tout ce qui doit me permettre de collaborer efficacement à la souveraineté populaire qui m’incombe en charge ; le nombre de sous-marins nucléaires ; les actions de chaque ministère, de chaque administration, les ressources énergétiques de mon pays et leur mode d’approvisionnement et de production ; le peuple auquel on dit que j’appartiens (selon toutes les catégories qu’il me siérait de connaître afin de juger de la politique intérieure en matière de paix civile) ; l’identité et l’action de TOUS mes représentants, à l’Assemblée, au Gouvernement et au Sénat, à la mairie, aux conseils généraux et nationaux, au Conseil d’État, dans chaque EPIC et chaque EPA, à la Cour de Cassation, au Parlement Européen, à l’étranger : tout connaître de l’outil afin de pouvoir le manier.

En trois, fondé sur cette connaissance, avoir le souci quotidien de faire la synthèse des moyens de la Nation, accordés à ses fins et, hors des jours de suffrage, oublier constamment mon métier, ma famille et tout le reste que l’on nomme communément le temps libre afin d’avoir une claire vision me permettant un jugement réellement citoyen des actions de l’Etat et de l’Administration Publique français.

Admettant l’impossibilité généralisée d’une telle situation, il convient de s’interroger sur la notion de République, car si l’électeur est dans sa majorité ignorant de la conduite du pays, il est évident que la conduite de ce dernier se fonde sur l’ignorance. Pire encore, les acteurs du pouvoir sont, dans leur exercice collectif, coupables d’alimenter cette ignorance en vue de perpétrer leur hégémonie. La « République », telle qu’exercée aujourd’hui, est un piège à mouches dans lequel la France s’apprête à crever la gueule ouverte.  Loin de nous en tenir à une critique de la Cinquième, on peut mettre à part – sans toutefois l’encenser – son prototype « pré-thermidorien » ou robespierriste , et jeter un discrédit ne varietur sur tout ce qui s’est fait politiquement par le nom de République de 1794 à nos jours : il apparaît comme certain et incontestable, que l’impossibilité absolue de l’activité citoyenne permanente du peuple scelle l’erreur considérable et multiséculaire qui justifie le pouvoir en place depuis ce temps.

Le citoyen ne saurait être éduqué, dans la mesure où politiquement et par définition, il n’existe que corrélativement à la Cité : or, on n’éduque pas une corrélation. Une grande taille, une couleur de peau, un asthme ou une citoyenneté, rien de tout ceci ne procède de l’éducation.

Prime illusion

Fondés sur une illusion aux apparences de la Rome Antique, les régicides de 1792 ont voulu justifier leur autorité en comparant la politique d’une nation à celle d’une bourgade. Pour les plus sincères qui crurent jusqu’à leur décapitation à cette chimère[3], cela consistait plus certainement en une aristocratie émanée du peuple, une sorte de SPQR français. Saint-Just et son frère de Chambre, le « bouc-émissaire de la Révolution » selon les mots de leur idéal incarné, se voulaient les éphores d’un système où le pouvoir était dans les mains du Nombre ; le Nombre n’étant pas le peuple dans ce cas-là, mais l’Assemblée Nationale, envisagée par ses membres de l’époque comme l’émanation directe et légitime de la volonté populaire, soit l’ensemble des français ; son incarnation véritable, Numera fille de Numerus, l’Hydre bienfaisant, la Bête protectrice qui garantissait au Peuple l’exercice polyphonique du pouvoir censé abroger au plus profond du système la tyrannie, l’égoïsme et le risque que le Nombre courait à se soumettre au pouvoir d’un homme seul. La Bête perdure depuis.

Et la mégalomanie est telle à Numera que douter de sa légitimité, c’est douter de la France. Il a fallu trancher bien des têtes et des jeunesses pour faire admettre la banalité d’une telle névrose ; et parallèlement, délester l’Hydre de quelques unes de ses innombrables têtes, choisies en responsable des massacres perpétrés, pour que l’on pût dire : ce n’est pas la République, la fautive ! La Vendée ? Ces fous de Montagnards ! Les communards ? Ces enflés de Versaillais ! Verdun ? La folie des patriotes ! Vichy ? Le venin nationaliste ! La Bête fait, mais jamais n’est coupable… Magie de la mitose.

Et de nouvelle tête en nouvelle tête, de responsable en responsable, le billot de l’Histoire républicaine réajuste en conséquence, discrédite les effets pour préserver les causes et quand, ineffablement, les causes mauvaises engendrent à nouveau de mauvais effets, on se raccroche à la tabula rasa révolutionnaire afin de relancer le « tourbillon de la vie ». Trois siècles que l’on nie la cause des maux français et parallèlement, se répand une détestation croissante du passé et des gens  qui l’habitèrent : ce n’est pas un hasard.

Fluctuat sed Mergitur…

Simultanément, lourdeur, affadissement, vulgarisation de l’affirmation républicaine. Quand Maximilien en parlait dans la porcherie nationale, il y avait de la finesse rhétorique et parfois même, poétique. Aujourd’hui on est à l’ère qui précède l’onomatopée et le borborygme : psittacistes cacophones dont le champ d’expression varie sur un spectre qualitatif allant, au mieux, de la locution pavlovienne, au pire, à l’agression ad personam propre à faire rougir le dernier des gueux, parsemé d’effets ponctuels de « bravitude », comme pour rappeler que l’absurde n’est pas l’apanage des hommes de goût. Du « gaucho » au « facho », on annonce la décadence de l’idéologie et, comme prévu depuis des millénaires, le navire démocratique s’enfonce peu à peu dans les eaux troubles de l’ochlocratie.

Non content de railler ses dirigeants, le Peuple souverain en vient à se railler lui-même, selon la logique qu’on impute à Lapalisse. Et sombre la Nation, à mesure que l’on réalise en quelle gigantesque et tragique farce consiste une souveraineté nationale « par le peuple »… Mais la Nation n’est pas une bourgade, pas même aux temps où l’homme se perd dans des fantasmes babéliens de « village planétaire ». Et si l’on convient qu’un citoyen ne peut s’investir à plein temps dans les affaires du pays, on reconnaît au moins que la politique, plus qu’une érudition, est un métier.

Ceci étant établi, on connaît des petits malins qui ne manqueront pas de prétendre que la République n’ignore pas cet état de fait, et que le système électoral fonde un rapport de représentativité, intégrant la notion de spécialité sans infirmer la réalité citoyenne au cœur de l’absolu démocratique[4]. Mais qu’un électeur sache élire celui qui semble servir ses intérêts, on en doute pas un seul instant ; il nous apparaît en revanche beaucoup plus douteux que nombreux soient les électeurs en mesure d’élire le politique le plus à même de servir les intérêts de la Nation.

Pour un Régime Nouveau

Allez, gorets, exclamez-vous : il nous emmerde avec sa Nation ! À ceux qui rallieront cette vilénie, on reconnaîtra le camp des ochlocrates, la Basse Chambre de la Confrérie des Imbéciles. Il n’est point de société hors de la Nation, et qui ne frémit pas à l’énonciation de la sentence de Simon Bolivar, « nada preferio mas que la libertad de su Patria », est une âme mal fondée, un cœur embourbé dans ses passions. Il est inutile à celui-là de vouloir comprendre que la liberté qu’il prétend chérir lui est interdite de facto et par lui-même.

Mais même parmi les gens raisonnables, le mot Nation fait peur dorénavant, parce qu’on a trop dit qu’il était la source de tous les maux et de l’absurdité des guerres cataclysmiques du siècle dernier[5].

Outre l’absurdité notable que représente la mentalité antinationale – et que nous nous efforcerons de démontrer bientôt –, on reconnaît cependant que quelque chose qui s’est donné le nom de nationalisme et dont le fondement est indissociable de l’idéal républicain, a généré des craintes qui nous font comprendre celles des gens qui, quoique pourvus d’aptitudes intellectuelles non négligeables, fuient souvent la perspective nationale comme la peste. Et  pourtant, en l’état, cette perspective dépasse véritablement le mode de pensée, l’ « idéologie », et réfère en fait à la plus généreuse sagacité politique.

On va parler de nombreuses choses dans nos études; revenir sur un ensemble de mythes fondateurs et propagateurs de la Confrérie des Imbéciles, et l’on tentera de laisser entrevoir ce qui pourrait sauver la Nation, sans doute. On va tenter de faire voir ce que pourrait être le Régime Nouveau ; « on » qui, contrairement à ce que d’aucuns ont pu enseigner, n’est pas un con, mais « hom », qui signifie Homme. Nous n’avons pas la prétention d’écrire un essai mais, pour le moins, une prophétie.

Car qu’on le veuille ou non, ce régime viendra. 

[1] La « philosophie » des Lumières est né de cela ; on allait s’astiquer le mental dans le salon avant d’aller se finir dans le boudoir.

[2] http://www.dailymotion.com/video/x12am8_segolene-royal-sous-marins-rmc_news.

[3] Ironie du sort, celui-là même qu’ils avaient commandité pour prendre la tête de Capet, le bourreau Sanson, fut aussi celui qui se chargea de la leur. Le roi partit sans souffrance, on ne saurait en dire autant de Robespierre.

[4] D’ailleurs, la  « bonne » République est toujours démocratique ; même au Congo.

[5] Au point d’y voir une fiction intellectuelle ; cf. Shlomo Sand, rapportant les propos de Gellner : « C’est le nationalisme qui crée les nations, et non le contraire ». Sand de conclure, fondé sur l’Histoire du XXe siècle : « La disposition des citoyens des nouveaux Etats-Nations à s’engager dans l’armée et à se combattre dans des conflits qui deviennent des guerres totales, l’enthousiasme enivrant des foules dans les compétitions sportives internationales, leur comportement passionné lors des cérémonies et des fêtes officielles, ou encore leurs préférences politiques telles qu’elles se sont exprimées à travers les votes électoraux les plus décisifs tout au long du XXe siècle, constituèrent dans une large mesure la preuve de la réussite de l’idée de nation comme phénomène populaire captivant. » (Shlomo Sand, Comment le Peuple Juif Fut Inventé, Ed. Champs Essais, P.90)


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